Jeanmougin Raymonde

Auteur de la fiche : Général d’Armée Bruno CUCHE Président de la Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE, Président de l’Association des Anciens Combattants de la 2e D.B.

Raymonde Jeanmoulin

Adieux

à

Raymonde JEANMOUGIN

Eglise de Saint Gratien – Mardi 24 avril 2018

Très chère Raymonde,

Voici venu le moment des adieux que vous adressent tous les Anciens de la 2e D.B. et, au- delà̀, tous les membres de l’Association de la 2ème D.B. auxquels et àlaquelle vous avez tant donné.

C’est bien sûr une grande tristesse et une certaine émotion qui nous étreignent ce matin mais au-delà nous nous sentons portés par l’espérance et habités d’un sentiment de plénitude.

Il me revient l’honneur et le triste privilège d’être aujourd’hui l’interprète de tous ceux qui veulent vous exprimer une dernière fois leur respectueuse considération, leur chaleureuse affection et leur profonde reconnaissance.

Chère Raymonde, sachant que vous n’auriez sans doute pas aiméque je fasse votre panégyrique ou que je prononce un éloge public trop appuyéen ces circonstances, je vais m’efforcer de respecter votre modestie et votre souci de discrétion, parfois excessifs ànos yeux.
Je ne retracerai donc pas toutes les étapes de votre vie au sein de la 2e D.B. Je me contenterai de souligner quelques épisodes plus marquants, parfois graves, parfois rocambolesques.

Tout commence en Afrique du Nord en 1943 : alors que vous êtes désignée par le commandement pour la campagne d’Italie, vous montrez votre caractère et affichez sans ambiguïtévotre refus.

Vous souhaitez servir chez LECLERC avec les Français Libres !

Le colonel n’a qu’àbien se tenir… il le comprend très vite d’ailleurs et vous délivre votre affectation au 13ème Bataillon Médical.

L’aventure commence et vous voilà, toute jeune femme, sur la route de Témara ou cantonne la 2e D.B. mais là on vous explique que les conductrices ambulancières, les fameuses « ROCHAMBELLES », sont stationnéesàRabat sur une péniche ancrée face àSalé. Un jeune et sémillant lieutenant, compatissant, vous y conduit en jeep.

L’accueil est plutôt froid mais làencore votre volonténe cède pas et, après un test de conduite (- presque concluant -) au volant d’une lourde ambulance militaire, vous êtes admise dans le cercle très fermédes « ROCHAMBELLES ». Toute votre vie en sera marquée. Vous y rencontrerez en effet celles qui vous accompagneront pendant toute la guerre et qui ne vous quitteront plus tout au long de la vie. Elles portent ces noms, diminutifs ou surnoms suivants : Suzanne alias « Toto », Jacquotte, Rosette, Arlette, Plumeau, Zizon, Edith, Scarabée et tant d’autres…  Plus tard, début août 1944, le grand jour du débarquement de la 2ème D.B. et du retour sur le sol de France arrive. Vous faites alors partie de ces très rares femmes qui connaissent à la fois ce privilège et cette joie de fouler la plage d’Utah Beach en Normandie. Mais cette joie est de courte durée et, très vite, vous serez confrontée aux drames de la guerre. Vous subissez en effet un premier bombardement dès le 6 août aux environs de Saint James, au sud de la Manche. Premiers tués de la 2e D.B. sur le sol de France ; premiers blessésàévacuer. Vous prenez alors conscience de la difficultéet de la noblesse de la tâche : ramasser le blessé, le réconforter, lui prodiguer les premiers soins, l’évacuer vers l’hôpital de campagne le plus proche puis, sans se perdre et en pays hostile, rejoindre la 2ème D.B. en mouvement.

Vous exécuterez trop souvent cette mission pendant la campagne de Normandie et aurez le chagrin de perdre la première ROCHAMBELLE à Argentan.

La libération de Paris, le 25 août, est naturellement un moment d’exaltation et d’euphorie partagée mais il ne faut pas oublier les 186 tués de la 2ème D.B. ainsi que les nombreux blessés qui occuperont bien les Rochambelles… La progression reprend vers l’est àpartir du 27 août et, chère Raymonde, vous ne pouvez résister àl’envie de retrouver les vôtres dans ce département de l’Aube qui vous est si cher et que vous sillonniez insouciante à bicyclette avant la guerre. Cette escapade n’a qu’un temps car Strasbourg n’attend pas ! La route est parsemée d’embûches et vous connaîtrez encore de cruelles épreuves, notamment àChâtel Nomexy, en Lorraine oùvous ferez preuve d’un courage exceptionnel en allant secourir sous le feu ennemi des blessés du 13e Génie ou du 501. Après Strasbourg, le 23 novembre, vous participerez àla dure campagne d’Alsace de l’hiver 1944-1945 et notamment àla cruelle victoire de Grussenheim au cours desquelles vous verrez tomber de très chers amis tandis que vous sauverez la vie à d’autres…

Pour vous la guerre s’achève en France au mois de mai 1945 après une brève et intense campagne d’Allemagne dans les derniers jours d’avril.

Une autre vie commence alors pour vous qu’il ne m’appartient pas de décrire ou de commenter : une vie familiale d’abord avec les naissances de Yannick, Catherine, et Francis qui feront votre joie et votre fierté. Une vie professionnelle ensuite qui vous attire à nouveau sur le continent africain et vous permet de retrouver de très chers amis de la 2ème D.B.

Le virus vous a atteint et jamais vraiment quitté. En effet, très vite vous rejoignez la Maison de la 2e D.B., d’abord pour retrouver vos chers compagnons d’armes et amis, puis rapidement pour y exercer des responsabilités importantes que vous ne quitterez plus jusqu’àces derniers jours. C’est là, chère Raymonde, que je vous ai rencontrée pour la première fois, en 1980, il y a 38 ans !… à Saint Germain en Laye.

Chère Raymonde vous étiez pour toutes et tous cette voix rassurante, cette écoute attentive, cette personnalité́ si attachante à laquelle chacun souhaitait parler.

Vous étiez cette mémoire qui portait une attention bienveillante à chacun, surtout les plus éloignés, les plus humbles ou ceux qui étaient dans la difficulté ou la peine.

Votre présence quotidienne à la Maison de la 2e DB, malgré́ la fatigue, malgré́ l’âge, les grèves, les intempéries ou les impondérables faisait notre admiration et nous stimulait.

Il y a une dizaine de jours votre fille Yannick avait eu la gentillesse d’accueillir trois d’entre nous chez elle pour venir vous rendre une petite visite. Ce jour là, vous avez prononcé cette phrase admirable, merveilleuse, lucide qui résume toute une vie. Vous nous avez dit :

« Je sais bien que j’en ai trop fait dans ma vie mais je ne regrette rien… ». Tout est dit.

C’est vrai vous avez beaucoup fait et nombreux sont les Anciens de la 2e D.B. auxquels vous avez sauvé la vie en risquant la vôtre en 1944 et 1945. Comme aujourd’hui sont nombreux les Anciens âgésqui étaient si heureux d’entendre votre voix ou de recevoir un petit mot de votre part que vous leur adressiez en toute discrétion. Vous leur manquerez cruellement.

Au nom de tous les Anciens de la 2e DB, au nom de tous les membres de l’Association et des Amicales de la 2e DB et plus particulièrement de notre président d’honneur, le colonel COURDESSES au nom de tous les maires des communes libérées par LECLERC, au nom de la famille du maréchal LECLERC, au nom du personnel du Musée maréchal LECLERC et de Christine LEVISSE TOUZE, je vous adresse à vous ses enfants, ses petits enfants, ses arrière petits enfants mes plus vives et sincères condoléances.
Gardez précieusement dans vos cœurs et vos mémoires le souvenir de cette grande Française dont la vie exemplaire et tournée vers les autres comme au service de la France doit rester source d’inspiration pour nos actions futures.
Chère Raymonde, pour votre magnifique conduite parmi les « ROCHAMBELLES » vous avez été honorée des plus prestigieuses décorations. Vous êtes :

– Commandeur de la légion d’honneur, – Titulaire de la médaille militaire, – Commandeur de l’ordre national du mérite, – Croix de guerre 1939-1945.

Merci Raymonde,

Adieu Raymonde.

Votre exemple nous accompagnera sur le chemin qui nous reste à parcourir.

Général d’Armée Bruno CUCHE

Président de la Fondation

Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE,

Président de l’Association des Anciens Combattants de la 2e D.B.