DELAYE Pierre

Auteur de la fiche : Roger LEQUIN

Pierre DELAYE

La nuit est tombée sur cette campagne des bords de Loire; une profonde nuit de l’Occupation.

Mais une immense lune apporte quelque clarté sur le vaste champ, le long de la rivière.

Tout est silence.

Quelques chuchotements cependant au détour d’une haie.

Trois hommes sont là, un autre en haut du champ vient de ranger sa « traction » à l’abri d’une grange.

Que font ces gens, à cette heure tardive, en ces lieux insolites ?.

Ils attendent un avion anglais des « Missions Spéciales », un « Lysander », qui doit atterrir ici, pendant la nuit, pour y déposer trois des plus grandes figures de la Résistance Française : Jean MOULIN, le Général DELESTRAINT et Christian PINEAU.

Mais qui sont-ils, ces inconnus qui ont la charge, la grave responsabilité d’une telle opération clandestine en pleine occupation allemande ?.

Le « Patron » de cette équipe est Pierre DELAYE « VAR », radio-officier d’opération, envoyé de Londres après un périple assez étonnant à travers l’Europe.

Fait prisonnier dans le Nord de la France le 21 Mai 1940, il tente immédiatement une première évasion. II la réussit mais est bientôt repris et expédié au fin fond de l’Allemagne, près de la frontière russe. DELAYE est un homme rude et volontaire, il n’aime pas subir.

Après trois nouvelles tentatives, aidé par une patriote polonaise, il réussit la belle et part vers l’Est, en direction de l’U.R.S.S. II y entre (premier évadé français parce pays), le 8 Août 1940, un peu plus de deux mois après sa capture en France, à 2.500 kilomètres de là… et il est libre.

Hélas non !, l’U.R.S.S. est alors en état de non-agression avec l’Allemagne (une alliance déguisée).

Pierre DELAYE est arrêté et passe de goulag en goulag, dont le « confort » n’a rien à envier aux stalags allemands, pour arriver finalement au camp de Mitchourinsk, à 300 kilomètres au sud de Moscou. Là, il retrouve d’autres évadés français par cette voie, ils sont près de 200.

Le 22 Juin 1941, c’est « Barbarossa », l’Allemagne attaque son ancienne alliée. Les français peuvent enfin espérer rejoindre leurs camarades des Forces Françaises Libres à Londres. Grâce à l’Ambassade Britannique à Moscou, leur souhait se réalise enfin, le 30 Août 1941.

Ils sont 186 à embarquer à Arkhangelsk sur un cargo soviétique pour rejoindre, près du Spitzberg (pas très loin du Pôle Nord) un navire britannique « L’Empress of Canada » qui les prendra à son bord, au son d’une émouvante Marseillaise.

Quelques jours plus tard, ils sont à Londres.

Pierre DELAYE a près de 40 ans, mais il a toujours la fougue de sa jeunesse et un énergique et tranquille courage.

II n’attend pas plus pour demander au « Bureau Central Renseignement et Action » du Général DE GAULLE, une affectation au service chargé des missions sur la France. Formé comme radio et officier d’opérations aériennes, il est amené à pied d’oeuvre à bord d’un « Lysander » qui le dépose dans la plaine d’Arbigny près de Pont-de-Vaux (Ain), dans la nuit du 31 Août 1942. Atterrissage scabreux l’appareil, mal dirigé au balisage, capote dans un fossé, brise son train d’atterrissage et son hélice. DELAYE et le pilote, le Commandant LOCKHART, sont sains et saufs.

Pris en charge par Henri MORIER « Legrand », Pierre DELAYE va commencer sa mission pour le compte du réseau « Phalanx » de Christian PINEAU. II organisera avec son frère Jean et Henri MORIER, une série de parachutages dans l’Ain et le Rhône et quatre atterrissages clandestins.

Début MARS 1943, le Général DE GAULLE vient de lui décerner la Croix de Guerre avec citation à l’ordre de l’armée pour « sa présence d’esprit extraordinaire, sa prudence, son ordre et son sang-froid » lors de l’opération « Bérénice » par Hudson, dans la nuit du 13114 Février 1943, à St-Yan, (sur une partie du terrain actuellement utilisé par le Centre des Elèves Pilotes de Ligne).

C’est donc à lui, ce grand bonhomme, qu’est confiée l’organisation de l’opération « SIRÈNE II », en cette nuit du 19 Mars 1943. II a fallu d’abord convenir avec Londres, en fonction des périodes de lune, d’une date, et faire homologuer un terrain aux normes exigées par l’aviation britannique, la Royal Air Force. Plusieurs sites d’atterrissage sont « en réserve » dans l’Ain, la Loire, le Puy-de-Dôme et la Saône-et-Loire.

D’abord prévue près de Loyettes dans l’Ain, l’opération est déplacée sur les recommandations de Londres en direction d’un autre secteur.

Un terrain a été reconnu quelque temps auparavant, le long de la Loire, à Melay, au lieu-dit l’lle le de Bagneaux, par deux patriotes des « Mouvements Unis de la Résistance » : Noël ROBIN d’Iguerande et Henri GIRARD de Charlieu. DELAYE propose ce terrain à Londres qui l’homologue.

Pourquoi ce choix ? Sans doute parce que l’officier d’opération sait que parmi sa « chaîne d’asiles », tout près d’ici, à Marcigny, il a d’abord un accueil assuré chez le cousin BURDIN, pour lui et ses amis. C’est de là qu’il réglera avec le Service de Londres tous les détails (et la liste est longue), de cette opération nocturne. L’antenne radio est souvent tendue dans la salle à manger des BURDIN. Et puis, à Marcigny, un autre homme est prêt à rendre service: c’est Claude COMMERÇON, le garagiste de la rue de la Chenale. Sa traction « Citroën » est toujours disponible pour les transports nocturnes.

DELAYE sait qu’il peut compter sur ces deux patriotes discrets, prudents et efficaces ; il a aussi une grande confiance en son frère Jean et en Henri MORIER qui forment avec lui une équipe particulièrement entraînée pour ce type d’opération et qui sont là, sur l’lle de Bagneaux en cette nuit de lune du 19 Mars 1943. Claude COMMERÇON est là aussi, avec sa « Citroën ». Et puis, depuis la tombée de la nuit (à 20 h. 44 très précisément), un pilote du 161e squadron R.A.F., aux commandes de son « Lysander », a quitté la base de Tangmere, au Sud-Ouest de Londres, et navigue au-dessus de la France, à la seule clarté de la lune, évitant au mieux les batteries antiaériennes et la chasse de nuit allemande.

Ses principaux repères au sol sont les plans d’eau où se réfléchit cette lune. Le Capitaine BRIDGER apercevra tout à l’heure, le long du ruban brillant de la Loire, les trois feux en L qui lui indiqueront que ses amis de la Résistance sont là pour le guider et l’accueillir. Après avoir déposé ses illustres passagers, il repartira immédiatement vers l’Angleterre avec, à son bord, un agent dont nous n’avons pu, jusque là, retrouver l’identité.

Claude COMMERÇON emmènera alors tout son monde (ils sont sept « entassés » dans la traction !), chez lui à Marcigny pour le reste de la nuit, avant le départ, par car, vers Mâcon le lendemain.

C’est grâce à de telles équipes de Résistants, et aussi de tels pilotes britanniques, que ces périlleuses opérations d’atterrissages nocturnes clandestines les « PICK-UP » purent être menées à bien. Plus de deux cents missions de ce type furent ainsi réussies sur la France entre

1940 et 1944. Elles apportèrent à cette Résistance des forces et des raisons d’espérance sans cesse renouvelées.

De cette équipe qui organisa l’opération « SIRÈNE II », il ne reste que Henri MORIER qui a bien voulu nous apporter son très sympathique témoignage. Qu’il soit ici remercié.

Après « SIRÈNE II », Henri MORIER partit pour l’Angleterre pour une formation de deux mois. A son retour, en Juin 1943, il organisa avec Jean DÉLAYE toute une série de parachutages pour les maquis des Deux-Sèvres, jusqu’à la Libération. Hélas, durant son séjour à Londres, son chef, mais surtout son grand ami, Pierre DÉLAYE, surpris par la gestapo en cours d’émission radio à Loyettes, était abattu alors qu’il tentait de s’échapper.

Immédiatement après l’atterrissage clandestin de Melay, le Lieutenant Colonel BRUCKNER, Commandant allemand de la place de Mâcon, adressait une lettre au Préfet du département dans laquelle il lui demandait de « veiller à ce que la gendarmerie et ses hommes de confiance portent toute leur attention sur ces choses pour éviter de nouveaux atterrissages ». Les gendarmes de Marcigny, bien qu’alertés la nuit même de l’atterrissage par une personne liée à la collaboration, limitèrent leur enquête au strict minimum exigé par l’occupant.

Mais à Iguerande, un dangereux indicateur allait donner à la gestapo l’occasion de manifester, à deux reprises, sa brutale répression.

D’abord le 2 Mai 1943, elle arrêtait Noël ROBIN et son fils Paul qui sont emprisonnés à Chalon-sur-Saône. Paul qui n’avait que seize ans est relâché quatre mois plus tard, mais son père, déporté, devait mourir à Dora début Janvier 1944. Et puis, le 18 Mai, de nouvelles arrestations eurent lieu dans le milieu résistant de Fleury La Montagne, Charlieu, Roanne et d’autres communes.

C’est ainsi que la gestapo emplissait un grand car stationné sur la place publique d’Iguerande en arrêtant plusieurs habitants de la localité et des environs, dont Mesdames Aurélie RIVET et Adrienne ROBIN.

Certaines personnes furent relâchées après quatre ou cinq jours d’interrogatoire, d’autres au bout d’une quinzaine de jours, d’autres enfin connurent la déportation.

Henri GIRARD fut tué dans le combat contre les troupes de VON RUNDSTEDT.

Le Capitaine BRIDGER mourut après la guerre dans un accident aérien, en Turquie.

Jean DÉLAYE, Jean BURDIN et Claude COMMERÇON ont survécu à la tourmente, mais ils nous ont tous hélas quittés avant que nous découvrions leurs mérites qu’ils nous avaient, par modestie sans*doute, cachés.

Le 24 Mars 1990 a été dévoilée, à Melay (Saône-et-Loire), en présence de plus de deux mille ersonnes, par MonsieurAndré MERIC, Secrétaire d’État aux Anciens Combattants et Monsieur ; Christian PINEAU, seul survivant du trio de Résistants arrivés par le « PICK-UP » du 19 MARS 943, une stèle commémorant cet événement local à dimension nationale. Ce jour-là, ont été associés en un même hommage, et pour un même souvenir, les noms des rands Chefs de la Résistance que nous amenait l’avion venu de Londres, ainsi que ceux de ces patriotes discrets et efficaces, et de cet audacieux pilote, un peu oublié de la gloire qui avait assuré la réussite de telles missions, vitales dans le combat mené pour notre liberté.

Glorieux ou anonymes, ils méritent tous de figurer dans notre mémoire collective.