KELLER Robert

Turma-Vengeance

Auteur de la fiche : Marc Chantran

KELLER Robert

Robert Keller est né en 1899 Il s’engage comme volontaire à 17 ans dans la Marine pendant la Grande Guerre. Puis il entre dans l’administration des P.T.T. en qualité d’agent mécanicien du service des lignes souterraines à grande distance et devint successivement ingénieur des travaux puis chef de centre de relève des dérangements de Paris.

Mobilisé en 1940 et cité pour son courage durant les combats de mai-juin 40, Robert Keller prend contact dès le début de 1941 avec un groupe de Résistance. C’est en 1942, qu’aidé par une poignée de résistants, il tente et mène à bien l’entreprise incroyable et follement téméraire d’ organiser l’écoute clandestine du réseau souterrain à longue distance utilisé par les Allemands pour leurs communications. Cette écoute (appelée la source « K ») dura de longs mois mais finit hélas par être découverte.

Robert Keller est arrêté le 25 décembre 1942, déporté dans les camps d’ Orianenburg et de Bergen Belsen où il meurt en 1945 peu de temps avant la Libération du camp par les Anglais.

(propos recueillis par Maurice Bruzeau)

Le rôle historique de la Résistance, reconnu par tous les chefs militaires et démontré par tous les historiens, a été d’informer avec précision les armées alliées sur les forces et les positions allemandes en France durant l’occupation, et dès le 6 juin 1944 de ralentir, et même d’immobiliser les colonnes allemandes venues de toute la France pour rejeter les forces alliées à la mer : le débarquement, qui n’avait qu’une chance sur deux de réussir selon les prévisions les plus optimistes des chefs militaires, a trouvé sans aucun doute possible sa deuxième chance dans l’activité de la Résistance française. Pour être moins spectaculaires que d’autres actions, celles entreprises par les différents réseaux agissant dans les Télécommunications ont apporté une contribution importante dans cette bataille de l’ombre. Un homme, un groupe, illustrent bien ce travail souterrain : Robert Keller, ingénieur des travaux, chef du centre de dérangements de Paris des lignes à grande distance, et son équipe.

La « source K » fut l’une des plus extraordinaires sources de renseignements que Londres ait reçus

. Mais aujourd’hui, bien qu’il existe une rue Keller, une tour Keller, un indicatif téléphonique Keller, et même une piscine de ce nom, peu de gens pourraient répondre à cette question : « Savez-vous qui était Keller? » Aussi avons-nous demandé à Monsieur Georges Clavaud ingénieur général, chef du service du personnel des Télécommunications, qui fut son camarade de combat et le témoin direct de son action, de faire revivre pour les lecteurs de la Revue « T » quelques-uns de ses souvenirs attachés à cette page de la Résistance.

Le portrait de Robert Keller a toujours été dans mon bureau, et, effectivement, peu de visiteurs l’identifient; pourtant un jour, un ancien résistant belge l’a reconnu tout de suite! Né en 1899, de famille alsacienne repliée à Rouen après 1871, il avait été élevé dans un farouche esprit patriotique. Pendant la lre guerre mondiale, il s’était déjà engagé dans la marine malgré son jeune âge : son bâtiment avait coulé; il en avait réchappé. C’était un homme assez grand, d’une forte carrure, avec une magnifique chevelure blonde et frisée, un regard franc et rieur traduisant une nature généreuse. Après la guerre, il essaya de monter une entreprise d’entretien de bateaux à Rouen, puis entra dans les PTT en 1927 comme agent mécanicien aux lignes à grande distance. Rapidement il se fit remarquer par ses connaissances et son dynamisme. Promu sous-ingénieur, il fut chargé d’organiser le premier centre de dérangement des câbles de Paris.

C’est à cette époque, en 1933, que je fis sa connaissance : j’étais agent mécanicien (vérificateur) et il était de douze ans mon aîné. Tout de suite je fus attiré par cet homme qui s’imposait par son intelligence et une présence rayonnante. En 1939, Keller fut mobilisé comme lieutenant dans la télégraphie militaire. Sa conduite à Péronne, où, pour ne pas abandonner son équipe, il fut pris dans l’explosion d’un pont, en réchappant par miracle, lui valut la croix de guerre. Tel était l’homme que je retrouvais à Ussel, lieu de notre démobilisation. Keller reprit alors la direction de son Centre à Paris. Mais il lui arrivait continuellement des ennuis, tant était grande sa rage de voir la France occupée. Le fait d’avoir quatre enfants ne le rendait pas plus prudent : son rêve était d’agir

Tout d’abord, il monta un poste émetteur-récepteur pour entrer en liaison avec Londres. Mais il s’impatientait et faisait ce qu’il pouvait dans un secteur limité, jusqu’au jour où le capitaine Combaux, appartenant au Service de renseignements français et camouflé aux Télécommunications, eut l’idée de faire écouter les communications entre la France et l’Allemagne. Il s’en ouvrit à MM. Sueur et Marzin : le premier estima qu’il était en mesure de mettre au point une solution technique ; le second couvrirait l’opération. La partie la plus délicate serait de « piquer » le câble sans alerter les Allemands. M. Sueur proposa pour cette mission audacieuse Robert Keller. Puis il prit en charge l’étude des amplificateurs et les réalisa avec le concours de M. Lebedinsky, de la Société anonyme des télécommunications. Le capitaine Combaux fit louer un pavillon à Noisy-le-Grand, sur le trajet du câble Paris-Metz, et recruta des interprètes. Restait à exécuter la dérivation, en une seule nuit

Il faut savoir que tout le réseau était sous contrôle ennemi. Près de chacun de nos agents, un technicien allemand, même sur le terrain. La sécurité du réseau était primordiale pour les Allemands, mais comme il n’y avait pas d’incident, ils prirent finalement l’habitude de ne plus nous accompagner la nuit. C’est ainsi que Keller put provoquer, le soir venu, un défaut sur le câble Paris-Metz : le 16 avril 1942, après une période préparatoire qui avait duré plus de six mois, il passait enfin à l’action. Sous la tente abritant les fouilles pratiquées en bordure de la route nationale au niveau du câble, et alors que passait de temps à autre une estafette allemande, Keller et son équipe réussirent à dériver le câble sur le pavillon de Noisy-le-Grand sans éveiller les soupçons des techniciens allemands des stations de mesure encadrantes. Le système fonctionna de façon remarquable. Combaux assurait l’acheminement des renseignements sur Londres : les Alliés restaient stupéfaits, tant la qualité et la quantité d’informations précises étaient considérables. Pourtant un jour, Keller eut des ennuis, qu’il me confia aussitôt : « II y a des gens qui parlent beaucoup à Noisy-le-Grand, ça sent le brûlé ». Il fut décidé de couper la dérivation, après cinq mois d’une exploitation parfaite des 70 circuits. Un autre câble fut « attaqué », celui de Paris-Strasbourg; un second pavillon loué, cette fois à Livry Gargan. Durant la nuit du 16 décembre 1942, la deuxième dérivation était réalisée avec succès, et les quatre opérateurs pouvaient se porter à l’écoute. Le travail avait été exécuté par Matheron et Guillou pour les têtes de câbles à l’intérieur du pavillon, Keller, Lobreau, Levavasseur et Abscheidt sur le câble lui-même

Six jours plus tard, le 22 décembre, Keller apprend que les Allemands veulent le voir à la Direction. Il n’est pas particulièrement inquiet, car cela lui arrivait souvent. Mais des détails lui donnent à réfléchir, et il me téléphone pour me demander de prendre les précautions convenues : brûler ses papiers et dissimuler ses armes. J’avais encore son revolver dans la poche quand Keller entrebâilla la porte de mon bureau pour me dire : « ils m’embarquent ». Je ne l’ai plus jamais revu. Que s’était-il passé?

Sur une dénonciation, les Allemands s’étaient rendus au domicile de Keller à 7 h 30, alors qu’il venait de partir. Au cours de la perquisition, ils avaient trouvé une carte du réseau des LGD, document de travail qui leur avait donné l’adresse de notre Direction et permis de le faire convoquer. Au même moment une autre perquisition avait lieu chez Lobreau, l’adjoint de Keller. Ayant appris que celui-ci travaillait rue des Entrepreneurs, ils vinrent aussitôt l’arrêter au Centre. Plus tard, Matheron puis Guillou furent arrêtés à leur tour. Keller fut condamné à mort, mais sa peine ayant été commuée, il fut envoyé en camp de concentration. On a retrouvé trace de son passage au Struthof, à Oranienburg, puis à Bergen-Belsen où il est mort du typhus en avril 1945, alors que Paris était depuis longtemps libéré et que son camp devait l’être bientôt. De tous les membres du réseau qui avaient été déportés, seul Lobreau survécut. Lorsque nous allâmes l’attendre à la gare du Nord, à son retour, nous pensions tous retrouver Keller. Il nous fallut de nombreuses années de recherches pour apprendre les circonstances de sa mort. Quand la Libération est arrivée, et que les lampions se sont éteints, un Comité Robert Keller a été créé qui obtint que son nom soit donné au Centre des LSGD qu’il avait dirigé, 8 rue des Entrepreneurs, puis, un peu plus tard, à la partie de cette rue comprise entre le quai de Javel et la place Charles-Michels. Depuis le transfert du Centre à Montrouge, la tour et la piscine construite sur son emplacement portent également le nom de Robert KELLER. Telle est à grands traits l’histoire de la « Source K » que Keller avait contribué à créer dans le cadre des opérations du 2e Bureau et qui permit de transmettre aux Alliés, pendant plus de cinq mois, des renseignements d’une valeur incomparable. Elle constitua un épisode extraordinaire de la Résistance française parmi tant d’autres également passés à peu près inaperçus du public : je pense aux nombreux sabotages organisés par les postiers, à quelque réseau qu’ils aient appartenu, et notamment à celui qui permit d’isoler téléphoniquement la capitale le jour du débarquement du 6 juin 1944.

Aussi, la bravoure de Keller restera parfaitement exemplaire. Si le chef de la « Source K » n’est pas dans toutes les mémoires, il n’est cependant pas oublié : il ne le sera pas, en tout cas, aussi longtemps que des hommes, par leurs questions, seront amenés à fouiller l’histoire, et à parler de lui et de ses compagnons