Henri Ecochard

Henri Ecochard

Ancien de la France Libre et de la 1ere DFL, dont il suivit toutes les campagnes.

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Durée : 15:58

« Je vais vous parler d’abord de mon enfance qui a été très bonne, parce que des parents très sympathiques. Mon père, un éducateur très averti. Il était médecin, à la campagne, dans le Poitou. Il n’était pas souvent disponible mais avec mon frère, parce que j’ai une sœur aînée et un frère aîné, il n’était pas à nous dire, il faut travailler, il faut travailler tous les jours mais par contre il nous a fait sentir qu’il fallait quand même.

En 1938, un jour rentrant dans ma chambre d’étude, il m’a dit : Voilà le « Mein Kampf », en français bien sûr, puisque j’apprenais l’allemand au lycée mais je ne connaissais pas bien, voilà « Mein Kampf », lis-le, il t’intéressera. C’est tout.

Au lycée, l’ensemble de mes camarades, on était donc une classe ordinaire de 25-30, insouciant de l’avenir de la France, de l’avenir du monde, … les trois-quarts pensaient qu’à eux. J’ai compris d’ailleurs plus tard que dans une nation ou dans un groupe, il y a relativement peu de personnes qui veulent s’occuper des autres, soit de l’avenir… la majorité, peut-être 80, 90%, c’est déjà une bonne chose, travaillent pour gagner leur vie, fonder une famille et puis élever des enfants, c’est déjà parfait, mais il y en a très peu qui ont une vocation innée de s’occuper des autres.

Alors moi j’avais déjà cette occupation parce que j’étais scout, et j’aimais beaucoup mon groupe de scouts et en 1937, à 14 ans, j’avais été au jamboree de Hollande, qui est une réunion tous les 4 ans des scouts du monde et là pour la première fois, j’avais traversé la France, j’avais quitté mon village, traversé la Belgique et reçu pendant 15 jours en Hollande, d’une façon très aimable, très gentille de tous les Hollandais et du camp et là j’ai fait la connaissance pendant 15 jours, dans les feux de camp, d’une jeunesse enthousiaste… Chinoise, Américaine, Canadienne, Anglaise, Australienne.

La jeunesse hitlérienne n’avait pas été acceptée parce que Baden Powell qui était le chef des scouts de l’époque, le chef mondial, avait considéré que c’était déjà un parti politique, or les scouts n’avaient pas, les scouts du monde entier n’avaient pas de parti.

A l’époque il n’y avait pas de télévision mais on allait au cinéma, une fois par mois, et il y a avait les Pathé… les actualités Pathé qui tous les mois faisaient voir que les camps de concentration, pas d’extermination, c’était plus tard, mais les camps de concentration allemands existaient depuis 3-4 ans, depuis 1933, qui tuaient et laissaient mourir beaucoup d’Allemands opposés, des protestants, des catholiques, des avocats qui étaient opposés, ça on le savait. On voyait aussi en 1937-38, la milice allemande, en noir, casser les magasins juifs ou pas juifs, casser pour le plaisir de casser, ça ça se savait.

J’avais le sentiment à 17-18 ans que nos aînés étaient des imbéciles, toutes nos élites étaient impossible à suivre pour un jeune homme, tellement il y avait de laisser-aller, tellement il y avait de gaspillage, l’armée, on l’a constaté après, mais on croyait qu’elle était forte mais en réalité elle était nulle, ça c’est la faute de [inaudible]et puis quand en plus le vieux Pétain, un traître, un traître depuis plusieurs années, qui prévoyait sûrement cette affaire, vient me dire à la campagne, j’écoutais la radio le 17 juin, le lycée avait été arrêté, j’étais revenu dans ma campagne, le 17 juin à une heure et demi de l’après-midi, j’écoute le Maréchal qui raconte :  « c’est le cœur serré que je vous demande de cesser le combat »…

J’ai été, même à 17 ans, j’étais interloqué, je me dis mais comment un chef demande à cesser le combat sans discuter, sans prévoir des arrières, mais je n’étais pas au bout de mes peines parce que la phrase suivante était encore pire. Il nous dit « Français, je viens de demander au chancelier Hitler de traiter dans l’honneur, entre soldats ». Mais je me suis dit mais comment ce vieux gâteux, traître, et qui a été quand même un grand Maréchal peut traiter avec un gangster sanguinaire.

Alors là j’ai été pendant 2 jours complètement abasourdi, je n’ai rien dit à personne, à ma famille, à personne j’ai rien dit, j’ai été me promener dans les bois complètement, vraiment… hors de moi-même ».

L’appel : de Churchill

« Le 21, j’ai entendu Churchill le soir, en français heureusement, qui disait « amis français, ne vous inquiétez pas… nous continuons la guerre et nous tuerons Hitler, dormez tranquillement, ne vous inquiétez pas ». Il était 20 heures, ma décision était prise, je pars chercher un fusil en Angleterre. Et c’était difficile pour un jeune homme comme moi de penser à aller demander de l’aide aux Anglais qui sont, qui sont perfides et qui sont nos ennemis depuis longtemps, mais il n’y avait pas le choix… y’avait pas à choisir, c’est comme en 41 quand il a attaqué Staline, Staline et Hitler ont été 2 gangsters épouvantables mais… comme Staline voulait tuer Hitler, il était devenu mon ami. Alors les Anglais sont devenus des amis. »

Départ pour l’Angleterre

Ma sœur était dans le village, mon beau-frère était mobilisé et j’ai été lui demander 100 francs. Je lui ai dit « écoute demain matin, je pars en Angleterre, ne dis rien à personne parce que je sais pas si je vais réussir, -je partais sur la côte mais je savais pas, bon, donc je sais pas si je vais réussir-, ne dis rien prête-moi 100 francs parce que j’ai pas de sous et si dans 8 jours je ne suis revenu, c’est que je suis parti ». Et c’est à ce moment-là que dans 8 jours, elle a prévenu mes parents. Alors moi, j’ai pris mon vélo à 6 heures du matin, je suis arrivé, c’est à 120 km de ma campagne et la Rochelle, j’avais regardé sur une carte, je n’avais jamais été au bord de la mer, … donc j’avais regardé sur une carte où était la Rochelle, donc je suis arrivé à 8 heures du soir à la Rochelle.

Les Allemands étaient là mais tout le monde était en fête, c’était illuminé, la guerre était finie, donc je n’ai rien dit à personne et j’ai été voir tous les bateaux, avec mon vélo, pour savoir s’il y en avait un qui partait. Alors y’a un premier qui me dit « on part à minuit au Canada », j’ai dit, « si, c’est un peu loin pour moi mais si je ne trouve rien, je viendrai vous revoir ». Et puis il y en a un autre qui me dit « on part à 1 heure… – j’avais un petit risque à prendre- 1 heure de la nuit, en Angleterre », 3 pêcheurs polonais, je leur ai dit « d’accord, je vais vendre mon vélo et je reviens, on part avec vous ».

Je me suis fait jeter par les cafés qu’étaient là-bas en me disant « galopin – parce que j’étais en culotte courte- galopin, t’as volé ton vélo… » donc je n’ai pas pu, j’ai pas pu le vendre et je suis revenu à une heure moins le quart du matin au bateau et j’ai dit « est-ce que vous m’acceptez avec le vélo, parce que j’ai pas pu le vendre ». Et on est parti… On a mis 6 jours, parce qu’ils ne savaient pas naviguer et puis on s’est perdu un peu et c’est le sixième jour seulement, quelque chose comme le 27-28 juin, qu’une vedette lance-torpilles anglaise, qui patrouillait au large de la Cornouaille, nous a pris en remorque et nous a ramenés à Cardiff, à côté de Cardiff, dans un petit port de la côte. Et alors là j’ai quitté mes marins et je leur ai dit « je rentre pour m’engager dans l’armée anglaise » et puis c’est ce que j’ai fait ».

 Parmi les Forces Françaises Libres

« Quand je suis arrivé en Angleterre, j’ai rencontré le Général de Gaulle qui lui nous a bluffer les premiers jours de juillet en nous réunissant les jeunes soldats en nous disant « la guerre est gagnée. Dans le monde entier des forces immenses n’ont pas encore donné, un jour ces forces écraseront l’ennemi… ». Nous avons écouté bouche-bée, heureux d’avoir un chef aussi… exceptionnel dans son avenir et dans ses raisonnements. On l’a pas cru, on s’est dit entre nous « c’est de la veine d’avoir un grand chef mais ce n’est pas sûr qu’on gagne du tout, il est le seul à le savoir ». Mais ça n’avait pas d’importance, on était pas venu pour gagner, on était venu pour se faire tuer proprement et pas comme des rats en France.

J’ai eu la chance d’être équipé très vite de, on m’a appris à marcher au pas en 3-4 jours et le 14 juillet, nous étions 1000-1500 jeunes comme ça, arrivés depuis 8 jours, depuis quelques jours en Angleterre, mais à peine habillés, en tenue anglaise mais avec un béret de chasseur alpin et on a défilé le 14 juillet à Londres. Alors ça c’est sympathique ça, parce que ça prouvait que, au moins on ne reniait pas la parole avec les Anglais et on continuait. Alors j’ai fait …quelques semaines de soldat… ensuite je suis parti… jusqu’en décembre 40. On était instruit en tant que fantassin au cas où les Allemands débarquaient pour un peu aider l’armée anglaise. Et puis les Allemands ne sont pas arrivés »

 Afrique équatoriale, Syrie…

« De Gaulle nous a envoyé début 41 en Afrique équatoriale. En Afrique équatoriale, je suis arrivé à Brazzaville, là on a été équipé, comme quelques Noirs pour continuer le combat. Mi-41, je suis parti en Syrie, je suis arrivé juste quelques semaines après, en renfort.  En Syrie, je suis arrivé après la campagne fratricide de juin-juillet 41 contre Vichy et après que je sois arrivé en Syrie, je suis passé dans la section des automitrailleuses et j’ai fait pendant deux ans la campagne de Libye, d’Égypte, Libye et Tunisie jusqu’en juin 43 en automitrailleuse ».

Débarquement de Provence et Campagne de France jusqu’en Allemagne.

« Puis je suis passé, alors je suis monté en grade à ce moment-là et je suis passé pilote d’avion d’observation. Ces petits avions, les petits Piper Cub que l’armée américaine commençait à nous donner. Et après ma formation comme pilote de Piper Cub, j’ai participé au Débarquement de la Première Division Française Libre en Provence et j’ai fait toute la Campagne de France jusqu’en Allemagne »

L’après-guerre

« En mai 45, comme avec mes camarades, nous nous étions engagés pour la durée de la guerre contre l’Allemagne, ceux qui ne voulaient pas continuer pouvaient… être démobilisés. C’est ce que j’ai fait. Et puis je suis rentré dans la vie civile. Dès le mois de juillet 45, mon ancien colonel qui était un réserviste, qui était polytechnicien m’avait dit « Écochard, c’est pas la peine de reprendre vos études, parce que vous êtes pas très fort mais par contre vous pouvez rentrer dans la vie civile, 22 ans, officier de réserve, pilote, les entreprises ont besoin tout de suite de quelqu’un » et il m’a donné 2 ou 3 cartes de visite simplement en me disant « je m’intéresse à ce jeune homme » et il m’a dit « allez voir les sociétés de pétrole, y’a 30 au moins de bon » et il a eu raison.

Donc j’ai été voir les sociétés de pétrole, la Shell m’a proposé de m’engager tout de suite et elle m’a donné plus que les autres compagnies que j’avais été voir un très bon conseil, elle m’a dit « si vous voulez passer cadre, parce que vous êtes,  vous n’avez pas de diplômes ni rien, mais si vous voulez passer cadre rapidement, je vous conseille de vous expatrier », j’ai immédiatement souscrit à ce projet et la Shell m’a engagé durant juillet 45, j’ai été faire un stage à Londres et je suis parti en Extrême-Orient. Alors j’ai fait 6 ans d’Extrême-Orient, 1945-51, et en 1952 je suis rentré en France. A ce moment-là je me suis marié et au lieu de repartir en Extrême-Orient, la Shell m’a envoyé en Afrique Noire.

Qu’est-ce la Résistance a changé dans votre vie ?

« Ce qui m’a changé ou ce qui m’a perfectionné plutôt, c’est ces cinq ans de soldat avec une équipe exceptionnelle de camarades. Nous avons été une bande de jeunes avec des chefs jeunes et un seul chef exceptionnel c’est de Gaulle. Partout, en Extrême-Orient comme quand je suis revenu en France, j’ai toujours renoué avec les associations d’anciens combattants, Français Libres en particulier et tous les anciens combattants, et également, du fait que j’ai aimé le monde entier, j’aide, j’essaye d’aider, j’ai toujours aidé le Tiers-Monde au point de vue associations ».