Stephane Hessel

Stephane Hessel

Stephane Hessel, normalien et officier, rejoint Londres en 1940. Membre du BCRA, il est arrêté au cours d’une mission et déporté à Buchenwald. Poursuit ensuite une carrière diplomatique et est élevé à la dignité d’Ambassadeur de France.

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Durée : 36:49

Origine familiale
 « Je suis donc né à Berlin pendant la première guerre mondiale, à peu près au moment où se déclenchait la Révolution Russe, voyez c’est très, très loin, j’ai maintenant 88 ans.
Né à Berlin pendant la guerre, mes parents étaient amoureux de la France, l’un comme l’autre, c’est là d’ailleurs qu’ils s’étaient rencontrés et qu’ils s’étaient mariés en 1913. Mais ils étaient revenus de Paris à Berlin la guerre ayant commencé, mais là-bas j’y ai passé ma petite enfance et mes premières classes scolaires.
Mais à l’âge de 7 ans, mes parents ont décidé de quitter l’Allemagne et de s’installer en France. Je suis entré de plein pied dans l’école française, école communale d’abord, puis l’école Alsacienne dans laquelle, pendant toutes les années de la 6èmeà la classe de philo.
J’ai fait mes études secondaires et j’étais donc devenu aussi bien du point de vue de la langue que de la culture, Français. J’avais gardé quelques souvenirs de la langue allemande, ma culture allemande mais j’étais vraiment français et lorsque passé le bachot, on m’a envoyé pour une année en Angleterre à la London School of Economics, je me sentais le petit français qui vient apprendre l’anglais à Londres.
J’y suis resté un an et au retour, chance, la naturalisation m’est arrivée. C’était en 1937, je me sentais déjà tout à fait français, j’étais aussi déjà engagé dans tout ce qui était lutte contre le fascisme et le nazisme. Mes parents n’avaient jamais eu que du, de la haine et du mépris pour cet Hitler que l’on considérait comme un clown. On ne pensait pas qu’il serait un danger pour l’Europe et pour le monde. On pensait que les Allemands se débarrasseraient de ce personnage ridicule assez vite et ça a été d’une grosse surprise pour nous tous que 1938, l’Anchluss puis la conquête de la Tchécoslovaquie et enfin le déclenchement de la guerre.
Le choc de la défaite
 A ce moment-là, je venais d’entrer pour la deuxième fois, par concours, à l’École Normale Supérieure et pour cette raison j’avais des relations particulières avec ce que nous appelions le « bonvoust » c’est-à-dire les militaires. Et nous nous sommes formés à l’École de Saint-Maixent, – Saint-Maixent dans les Deux-Sèvres – pour devenir officiers.
Nous ne croyions pas beaucoup à nos vertus militaires, nous étions des pacifiste.    On rigolait de l’armée et puis on a commencé à comprendre que tout cela était beaucoup plus sérieux que nous ne le pensions que, quand ayant été mis à la tête d’une section d’infanterie et de chars de combat composée de Bretons et instituée à enseigner près d’Angers, j’ai conduit ce peloton, cette section jusqu’en Sarre.
Ma section a été démantelée, moi-même j’ai été fait prisonnier dans un petit camp d’officiers arrêtés par la Wehrmacht. Je n’y suis pas resté, je me suis évadé dès le lendemain matin et j’ai réussi à regagner la France dite libre.
Aujourd’hui encore on ne mesure pas à mon avis à quel point le choc a été épouvantable pour la France. Moi qui revenais de cette courte guerre, je n’avais plus qu’une idée c’est comment faire pour continuer le combat.
Février 1941. Départ pour Londres
 J’avais la chance d’avoir des contacts par mon beau-père, des contacts avec Vichy où Suzanne Borel, la future Madame Bidault qu’il connaissait bien, lui avait procuré des passeports pour filer.
 Lui-même avait eu, grâce à un Américain merveilleux, Varian Fry, cet Américain qui a sauvé beaucoup de grands créateurs comme André Breton et d’autres. Il avait reçu des appuis et nous sommes donc partis, toute la famille. Mon beau-père, ma belle-mère et ma femme, en chemin de fer à travers l’Espagne, moi ce n’était pas possible étant d’âge militaire et je suis donc arrivé par l’Afrique du Nord et le Maroc.
Formation au sein de la Royal Air Force.
 Je me trouve là, jeune sous-lieutenant, Camberley, l’endroit où les Français Libres se regroupaient. Qu’est-ce qu’on va faire ? Je tombe sur Christian Fouchet que j’avais connu par l’école Alsacienne et qui me dit, « ici ils ont besoin d’aviateurs ». Je dis très bien, je veux me faire former soit comme pilote, soit comme navigateur, observateur. « On a besoin davantage d’observateurs que de pilotes, allez-y », je rentre donc dans les stations de formation de la Royal Air Force.
Ça aussi c’est très particulier, parce que la seule arme qui avait gagné cette période de la guerre, c’était la Royal Air Force, c’est grâce à elle que l’Angleterre n’a pas été envahie. Il y avait donc un état d’esprit dans ces stations de la Royal Air force qui était un état d’esprit, je ne dirai pas de vainqueur mais en tout cas de gens sûrs de leur force, merveilleux. Ça dure 9 mois, j’obtiens mon « aile » de navigateur et voilà qu’un de mes camarades de Camberley qui s’appelle Tony Mellaet qui travaillait déjà au sein des services secrets de la France Libre, c’est-à-dire ce qu’on a appelé d’abord le SR, le service de renseignement et ensuite le BCRA, le bureau de contre-espionnage, de renseignement et d’action.
Me connaissant, sachant que je parlais l’anglais couramment et qu’on avait besoin de gens qui pouvaient travailler en contact avec les services britanniques, me dit « allez, je t’embarque, viens dans nos services et tu auras un travail, ce n’est pas le combat mais c’est tout aussi important, il faut que nous puissions avoir des relations avec la France, avec ce qui se fait en France de résistance ».
Mars 42. L’action du BCRA
J’avais déjà eu à me confronter avec l’image du général de Gaulle. J’avais eu la chance dès le mois de juin 1941 de faire sa connaissance. Très vite, à son contact, on avait le sentiment d’un homme tout à fait exceptionnel.
Exceptionnel dans le contact humain même. On pouvait le sentir comme quelqu’un de très, très grandiose mais en même temps, il était très chaleureux et très humain et déjeuner avec lui était un vrai plaisir. Il y avait à Londres pas mal de Français qui se méfiaient de lui.
Ayant donc commencé à voir le côté de la France Libre militaire, l’aviation, ça a été pour moi une évolution particulièrement intéressante de me retrouver au service de renseignement du BCRA.
Le BCRA avait une partie action qui s’occupait des sabotages, une partie action politique qui s’occupait des mouvements de résistance et une partie renseignement qui travaillait avec ce que nous appelions les réseaux de renseignement. Peu nombreux dans la première et la deuxième année de la guerre, de plus en plus nombreux, se répandant sur tout le territoire et faisant un travail qui a été apprécié par l’état-major allié.
Nous étions donc en bon contact avec les services britanniques qui étaient les services de renseignement sur l’Europe de la Grande-Bretagne et c’est à eux qu’allaient les renseignements que nous récoltions en France. Alors là rapidement si vous voulez, la hiérarchie, il y avait donc à la tête du BCRA, un homme jeune, réservé, fort, dynamique qui a fait l’apprentissage du métier du renseignement du deuxième bureau, alors qu’il venait de l’école polytechnique et d’une, d’un bataillon du génie, c’est le colonel Passy, André Dewavrin de son vrai nom.
A l’époque la première équipe avait choisi des noms de stations de métro, il y avait Saint-Jacques, il y avait Passy, il y avait Corvisart, il y avait Bienvenüe qui cachaient leur vrai nom.
 Moi je n’ai jamais changé de nom, ça aurait pu me porter malheur mais je me suis toujours présenté comme Stéphane Hessel et j’étais donc sous les ordres du colonel Passy et auprès de lui d’un homme pour lequel j’ai une grande admiration qui est le commandant Manuel, plus particulièrement intéressé par les aspects politiques et par le renseignement et qui avait confié à mon ami Tony Mella la direction du service de renseignement. Dans ce petit service, nous étions en tout 8 personnes, 4 officiers et 2 secrétaires et un gestionnaire
Nous étions tout petit service mais ayant une action de plus en plus largement répandue sur toute la France car peu à peu les réseaux de renseignement s’organisaient.
Parmi les tout premiers naturellement celui que l’on connaît bien qui s’appelait la Confrérie Notre-Dame, à la tête de laquelle il y avait le colonel Rémy, enfin colonel à l’époque, c’était surtout un homme de cinéma mais il est devenu un des grands organisateurs de réseaux de renseignement.
Mais très vite d’autres réseaux se sont constitués et ils nous incombaient à Londres, de fournir à ces réseaux, soit du matériel, matériel radio, soit du personnel, des gens qui étaient formés en Angleterre pour pouvoir manipuler les instruments de communication, les radios, les postes à galène avec lesquels on communiquait, soit pour être capables d’organiser des opérations aériennes.
Donc pendant ces 2 ans de mars 1942 à mars 1944, j’étais dans un petit bureau dans Duke Street à Londres et je voyais aller et venir les responsables de la Résistance en France, naturellement parmi eux Jean Moulin sous le nom de Rex, Régis, Max, on ne savait pas très bien qui il était mais on savait le rôle important qu’il jouait.
On voyait arriver les dirigeants de Combat, de Libération, de Franc-Tireur, on voyait les chefs des réseaux qui venaient prendre de nouvelles instructions et nous apporter leurs renseignements. Nous vivions dans un ensemble assez renfermé entre nous et la Résistance.
Nous n’avions pas énormément de contact avec ce qui nous entourait à Londres. Et le seul service avec lequel nous avions des relations très proches, n’est pas le service britannique auquel nous apportions nos renseignements, mais le commissariat à l’intérieur où travaillaient successivement Diethelm puis Philippe et puis d’Astier de La Vigerie.
Dès le début, un homme qui est devenu pour moi un grand ami et que j’admire beaucoup, c’est Georges Boris. Georges Boris a été le socialiste sans doute le plus proche du général de Gaulle dans les premières années de la France Libre. Georges Boris avait une influence sur le général par son intelligence et sa finesse. Il était en même temps notre correspondant. Tout ce que nous apportions d’information non pas militaire mais politique et civile, l’intéressait naturellement et c’est à partir des informations que recueillait le service de renseignement que l’on a organisé ce que l’on a appelé par la fin le NAP, c’est-à-dire le noyautage de l’administration publique qui permettait de prévoir quels seraient les hommes qui au moment de la Libération pourraient être chargés de devenir les commissaires de la République, les sous-préfets etc. Il fallait avoir tout cela.
Mars 1944. Mission « Greco » en France
        En 1944, j’obtiens après l’avoir beaucoup sollicité qu’on m’envoie en France. Nous étions tous très désireux de ne pas passer notre guerre à Londres. On voulait quand même être sur le terrain du combat et comme nous étions en relation constante avec des résistants, que nous assistions à leurs drames, au nombre d’arrestations, de morts, nous étions très émus par tout ça et nous nous sentions un peu honteux de rester nous dans nos bureaux.       Donc j’étais assez content que en fin de compte, quand en mars 44, on me permette de monter une mission. Cette mission que j’ai appelé « Greco », on se trouvait des noms comme ça,    Greco était un peintre que j’admirai beaucoup donc j’ai dit je vais appeler ma mission « Greco ». Elle va être une petite mission destinée essentiellement à réorganiser le système de communication radio entre les réseaux de renseignement et l’Angleterre pour une raison assez précise, on savait quand même, nous étions en 1944, que le débarquement aurait lieu tôt ou tard… on ne savait pas quand mais on espérait que ce serait bientôt.
       On savait aussi que si les Alliés débarquaient en France, il y aurait une grande, un grand bouleversement du pays, avec des mouvements militaires un peu partout et que on ne pouvait plus compter sur les transports habituels qui permettaient de faire partir les messages essentiellement des grandes capitales, de Paris, de Lyon, de Bordeaux. Il fallait essayer de diversifier et c’était le rôle que cette petite mission « Greco » avait assumé.
       Il s’agissait donc de rencontrer les différents radios, de leur donner autant que possible des lieux à partir desquels ils pourraient travailler, répartis plus largement sur le territoire, de leur obtenir les quartz dont ils avaient besoin pour transmettre et de donner aux différents réseaux de renseignement la possibilité de se servir de ces moyens de communication, et aussi naturellement des moyens d’atterrissage et de parachutage.
       Tout ça c’était un peu cette mission, assez dangereuse d’une certaine façon puisque pour réussir, il fallait avoir le contact avec beaucoup de gens et qu’en même temps, une des règles de la clandestinité, c’était d’être aussi séparés les uns des autres pour ne pas pris.
10 juillet 1944. L’arrestation
        Lorsque je suis arrêté le 10 juillet 1944, j’étais inquiet, j’étais d’abord, on n’est jamais suffisamment sûr de soi et je me disais, je sais trop de choses. La tentation sans doute aurait été grande à ce moment-là, si j’avais eu une de ces pilules que l’on donnait à certains agents et que je n’avais pas demandée, de l’avaler. En même temps, j’avais une espèce d’optimisme foncier et je me disais, je suis plus intelligent que mes interrogateurs, je vais me débrouiller et je tâcherai de trahir personne
       Ai-je réussi ? On ne sait jamais mais enfin ma chance a été que je suis passé à travers un mois d’interrogatoire, sans qu’il y ait eu d’autres arrestations par ma faute. Sauf celui malheureusement de mon plus proche collaborateur, Jean-Pierre Couture, qui malheureusement était venu me rejoindre là où j’ai été arrêté, pensant m’aider dans mon contact avec ce radio qui avait été arrêté avant moi et qui avait accepté de donner rendez-vous avec moi, donc nous avons été arrêtés ensemble tous les deux et dès le lendemain, un troisième camarade, Jacques Brun a été lui aussi arrêté. Mais enfin ce n’était pas moi qui avais donné les gens.
       Ça c’est, vous savez, ça fait partie de ces choses que l’on porte en soi en se disant, j’espère être sûr que rien de ce que j’ai dit n’a conduit à des arrestations.
       En est-on sûr ? On n’est jamais sûr de rien. De plus, j’avais pris un parti que tous mes amis considèrent aujourd’hui encore comme un parti complètement fou. Comme je parle l’allemand couramment, j’avais décidé d’utiliser la langue allemande dans mes contacts avec mes interrogateurs. Dans un sens, je crois encore aujourd’hui que ça m’a servi parce que mes dialogues avec eux avaient plus de portée, je pouvais leur parler et être compris d’eux mieux que s’ils avaient été obligés de faire traduire ou de ne pas bien comprendre ce que je disais.
       Bon, enfin, un mois d’interrogatoire avec un certain nombre de moments pénibles, de moments « baignoire » ou autre où ils essayaient de me faire parler, où j’essayais de faire semblant de ne dire que des choses qui mettaient fin à la baignoire mais qui ne mettaient personne en danger, enfin vous voyez, un mois d’interrogatoire avenue Foch, ça n’est jamais facile à supporter.       Mais j’étais aidé par le fait que mes relations avec mes interrogateurs se faisaient, d’une certaine façon, plus intenses, du fait que nous parlions la même langue et que je pouvais les amener sur des pistes qui n’intéressaient personne, parler de façon très générale de la guerre, leur expliquer qu’elle était désormais perdue pour eux et qu’il valait mieux qu’ils commencent à s’habituer à la défaite, alors ça faisait débat, il y avait des débats. Ils m’acceptaient un peu comme interlocuteur tout en essayant de me faire dire des choses que je ne voulais pas dire.
       Bon, 10 juillet, les Alliés sont déjà au-delà de Caen et on attendait tous qu’ils arrivent à Paris, donc c’était aussi une atmosphère où être arrêté et interrogé était peut-être moins difficile à supporter parce qu’en même temps il y avait le sentiment qu’on approchait de la fin. J’étais même avenue Foch au moment du coup d’état tenté par les généraux allemands le 20 juillet, c’était 10 jours après mon arrestation. A Paris, il y avait des gens qui étaient dans le complot. Est-ce que ces gens ont contribué à ce que mon séjour avenue Foch soit moins pénible ? C’est possible.
8 août 1944. La déportation à Buchenwald
        Lorsqu’arrive le 8 août et qu’on vient me chercher, j’ai évidemment pas des renseignements très précis sur l’état de l’avance alliée mais quand même à travers ce qu’on entendait à la radio allemande, on avait bien l’impression que ça allait mal pour les armées allemandes et nous partons donc, nous sommes emmenés à quelques-uns et nous nous retrouvons à 36, à la gare de l’Est, embarqués dans un train qui n’est pas un de ces affreux trains wagons de marchandises où on entassait les malheureux résistants et tous ceux qu’on raflait mais nous on avait une, un intérêt particulier apparemment pour nous
       nous ne savions pas pourquoi, nous ne nous doutions pas pourquoi mais toujours est-il que nous nous sommes retrouvés dans un wagon ordinaire, menottés et gardés naturellement, mais pas entassés et pouvant respirer et pouvant parler et nous arrivons ainsi à Sarrebruck où nous faisons une halte dans un camp qui était peut-être le Struthof. Je n’ai jamais su si c’était là ou ailleurs, où nous sommes restés une nuit et dès le lendemain, nous nous retrouvons en train et quelques jours plus tard, nous arrivons à Weimar et de Weimar, nous débarquons à Buchenwald.
       Nous commençons à rencontrer des camarades dans les camps, Christian Pineau qui était en train de pondre une superbe tragédie !!!Voilà qu’au bout de quelques, quinze jours, on appelle seize d’entre nous à la tour…. Ils ne reviennent pas… Deux jours plus tard, nous apprenons qu’ils ont été pendus. Et pendus dans des conditions qui étaient celles de Buchenwald, particulièrement pénibles, pendus au croc de boucherie, c’est-à-dire une pendaison qui ne fait pas son effet tout de suite, c’était particulièrement affreux et naturellement les vingt et un restant étaient très choqués, ne savaient pas quoi faire. Ils faisaient des plans invraisemblables et l’un d’entre eux, un Britannique qui était un ami de Londres, il avait été un proche de Churchill, il s’appelle Forest Yeo-Thomas:  finit par trouver un contact avec quelqu’un à qui nous devons notre vie, il s’appelle Eugen Kogon qui est un Allemand qui a écrit d’ailleurs le meilleur livre sur les camps de concentration qui s’appelle « l’État SS ».
       Il avait réussi à se faire recruter par le médecin SS, Ding-Schuler, au bloc du typhus. C’est là que le complot a été très vite organisé, on avait hâte d’être sorti de ce bloc 17 qui paraissait en effet dangereux. Nous avons été finalement trois d’entre nous acceptés par ce médecin qui convaincu par Kogon que s’il sauvait trois officiers alliés qui écriraient un certificat comme quoi ils lui devaient la vie, ça l’aiderait après la guerre.
       Il a marché dans la combine, il nous fait admettre au bloc du typhus. Voyez-vous, autre problème de conscience grave. Nous étions là tous les trois et nous attendions que trois français meurent. Alors quand on les connaissait ces trois français, on n’avait pas très envie qu’ils meurent mais en même temps, on savait qu’il fallait qu’ils meurent pour que nous soyons sauvés.
       Ça c’est donc un moment de ma vie qui reste quelque chose de très exceptionnel et de temps en temps j’y repense, j’essaye de pas trop y repenser parce que quelle bonne ou mauvaise conscience peut-on avoir ? Je dois ma vie au fait que finalement le 20 octobre 1944, Michel Boitel, un très gentil fraiseur qui était mourant du typhus est finalement mort.
       La prochaine équipe parmi les 36 qui ont été appelés à la tour et qui se disaient bien que cette fois c’était pour être exécutés comme les prédécesseurs, avait parmi eux un résistant français qui a fait une très belle résistance, il s’appelle Paul Frager et qui est allé voir, qui a eu le courage d’aller voir le chef du camp et de lui dire, « nous sommes des officiers, il ne faut pas nous pendre, c’est indigne, il faut nous fusiller ». Et il a obtenu cela, alors quand on est déjà sûr de mourir, savoir qu’on va être fusillé et non pas pendu, quelque part, c’est quelque chose de fort.
       Bon, en tout cas, nous considérons qu’il fait là quelque chose de très courageux et ils ont été fusillés mais donc il en restait très peu et finalement il y avait encore deux autres qui ont été exécutés plus tard. Donc probablement, à un moment donné, on a dû aussi appeler notre nom mais après, à ce moment-là, la réponse a été :  ils sont morts du typhus et leur certificat de décès figure au crématoire et dans les archives du Buchenwald.
       De sorte que maintenant, quand je vais à Buchenwald, on me dit toujours, « est-ce que vous voulez voir votre certificat de décès ? », je dis « écoutez, je l’ai déjà à la maison, je n’en ai pas besoin ».
Les évasions
        On a fait effectivement une évasion, c’était dans les premiers jours de février 1945. Nous nous retrouvons ayant quitté l’équipe du matin qui allait vers l’usine, nous étions réfugiés dans les bois. On se trouve libre, fous de joie et de liberté mais imprudents. Nous passons par un village et dans le village, nous sommes repérés, arrêtés, démasqués comme déportés s’étant sauvés du camp. Et là alors la sanction était normalement, une fois de plus, la pendaison ou au moins 25 coups de bâton. Mais encore une fois, utilisant la langue allemande, je baratine le SS à Dora, le camp dans lequel nous avions été emmenés depuis Rottleberode. Je lui explique que s’évader, c’est ce que ferait n’importe quel homme courageux, qu’il en aurait fait autant et que ça ne méritait pas des sanctions mais au contraire des compliments, et en tout cas il nous a affecté au commando disciplinaire du camp de Dora.
       Alors le camp de Dora est bien connu, c’était un des plus affreux où beaucoup, beaucoup de nos camarades sont morts pendant la période où on construisait le tunnel, l’usine souterraine où on fabriquait les V1, V2. Mais c’était déjà beaucoup plus tard. Nous restions dans notre commando disciplinaire et nous attendions que la fin arrive.
       Nous commencions à savoir que les armées russes étaient aux portes de Varsovie, que les armées alliées traversaient le Rhin, il était donc assez sûr que ça ne durerait plus trop longtemps. Il n’empêche que c’est encore à ce moment que beaucoup, beaucoup de mes camarades sont morts car le camp de Dora a été évacué le 5 avril mais un petit nombre d’entre nous seulement ont pu partir en train, les autres ont été emmenés par des marches forcées à travers la campagne allemande et quand il y en avait un qui flanchait, on l’achevait à coup de pistolet et donc ils ont été emmenés au camp de Bergen-Belsen qui a été un des lieux d’horreur de la fin de la guerre où beaucoup sont morts de maladie et de souffrances de faim
       Alors que moi, j’ai pu sauter d’un train, traverser l’Allemagne à pied et rejoindre les forces américaines à Hanovre. Donc une fois de plus si vous voulez l’extraordinaire chance que j’ai eue de traverser toute cette guerre où par étape, j’étais vraiment très proche de la mort, non seulement sans la subir mais même sans être terriblement diminué physiquement. Si vous voulez j’ai eu des périodes dures mais je n’ai eu aucune période soit de torture insupportable, soit d’affamement affreux et quand je suis arrivé finalement à Hanovre auprès des Américains, je n’avais qu’une hâte, c’est de me battre encore.
8 avril 1945. La lutte armée auprès des Américains
        C’était donc, ça doit se situer dans les jours autour du 8-9 avril, je tombe sur une unité américaine qui me prend avec eux, je leur dis « je peux vous être utile, je parle l’allemand, je peux interroger des prisonniers, prenez-moi avec vous » et nous fonçons en direction de Berlin. De Hanovre, on est arrivé presque à Magdebourg et à ce moment-là j’ai finalement dit « bon maintenant, il est temps que je retourne en France ». Les Américains m’ont mis dans un avion qui allait jusqu’à en Picardie, là quelqu’un m’a pris dans une voiture et m’a amené à Amiens. A Amiens, j’ai pris un train le 8 mai. Et le 8 mai à 15 heures, c’est-à-dire l’heure exacte où Churchill annonçait la victoire en Europe, j’ai débarqué à la gare du Nord.
Les enseignements pour l’avenir
        Quand on est passé à travers une longue guerre, c’est-à-dire que j’ai été sous les drapeaux pratiquement depuis septembre 1939 jusqu’à mai 1945, ça fait presque 6 ans, c’est une phase de la vie dont il faut essayer de tirer des leçons. Et bien la première et la plus importante a été « ne plus jamais ça » que nous connaissons tous, c’est-à-dire le sentiment que à la fois ce qui avait conduit à cette guerre et la façon dont elle avait été conduite était détestable à tous égards. Nous avions mal calculé la montée du fascisme. Nous n’avions pas eu suffisamment, pris suffisamment de précautions pour l’empêcher de se développer. Nous l’avions considéré comme une maladie de la démocratie que la démocratie surmonterait. Nous étions presque plus angoissés par le communisme pour ceux d’entre nous qui n’étaient pas devenus communistes, alors que le totalitarisme fasciste qui finalement a causé des dégâts épouvantables, nous ne l’avions pas vu venir. Et c’est peut-être une première chose que j’ai gardée en moi, le sentiment que quand on voit naître quelque part un commencement d’antisémitisme, un commencement d’irrespect pour une partie de la population, mépris pour les immigrés, mauvaise considération des Arabes, tout ça c’est horriblement dangereux. Ca peut ne paraître qu’un. moment d’aberration psychologique ou politique mais en réalité c’est le commencement de tout ce qui peut nous amener à des horreurs. Deuxième leçon, c’est que les démocraties ne sont solides que lorsqu’elles sont vraiment ancrées dans leurs valeurs fondamentales et ces valeurs fondamentales, il faut bien dire qu’elles ont trouvé leur revendication formelle grâce à l’Organisation des Nations Unies
Message aux jeunes générations
        Il n’y a pas de vie plus heureuse, plus intense qu’une vie dans laquelle on s’engage au service de l’humanité entière, dans ce dont elle a le plus besoin, dans sa formidable interdépendance, dans la solidarité qui unit aujourd’hui tous ses membres au service du respect et de la promotion des droits de l’homme. C’est par là que les jeunes de la génération d’aujourd’hui peuvent devenir les champions de quelque chose dont nous avons terriblement besoin, d’un monde moins injuste, d’un monde où il y a moins d’écart épouvantable entre les déshérités et les très puissants et les très riches, un monde où la démocratie l’emporte contre toutes les tentations de totalitarisme. Et s’il y a donc une chose que je voudrais que les jeunes sentent aujourd’hui c’est que cette voie leur est ouverte et qu’il faut qu’ils s’y engagent.