Jacqueline Pardon

Jacqueline Pardon

Jacqueline Pardon, l’une des dirigeantes du mouvement de Résistance « Défense de la France ».

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Durée : 44:47

« Je suis née le 4 septembre 1921 et mes parents étaient de bons bourgeois, mon père était un industriel et ma mère était d’une famille normande qui possédait des terres.

J’ai été élevée pendant 11 ans dans une institution religieuse qui s’appelle « Notre-Dame de Sion », cette institution reçoit des jeunes filles de bonne famille, de milieu aisé… on ne recevait que des enfants de médecins, d’avocats, on ne recevait pas de commerçants, voyez, c’était très sélectif. Notre-Dame de Sion avait une caractéristique, il y avait cette institution religieuse d’enseignement et il y avait à côté une œuvre de conversion des Juifs. Ça avait été créé par les frères Ratisbonne qui se trouvaient être des Juifs qui avaient eu à Rome, une vision de la Vierge, qui elle leur était apparue et qui leur avait dit « la malédiction contre les Juifs est terminée », ils avaient donc fondé cette œuvre. J’ai donc fait mes études jusqu’à la classe… de Terminale, qui ne s’appelait pas Terminale à l’époque, c’était la Philosophie et c’était en juillet 1939

Juste au moment de la déclaration de guerre. Et à ce moment-là, j’ai décidé de faire des études et je me trouvais en vacances en Normandie, dans la maison familiale de ma mère et je me suis inscrite à Caen, à la faculté de philo de Caen, et à ce moment-là, j’ai pris mon essor, je n’ai plus dépendu de mes parents. J’avais donc juste 18 ans, et c’était donc une année là-bas, j’étais très contente et il y a eu à ce moment-là la débâcle. Et j’ai décidé de partir, j’ai pris ma bicyclette et j’ai fait l’exode.

 

Alors j’ai été rattrapée par les Allemands et à ce moment-là, j’ai entendu le discours du Maréchal Pétain, pas celui de de Gaulle après, celui du Maréchal Pétain

Pour dire la vérité, l’exode c’était pas drôle du tout, on avait peur, on était canardé sur les routes, il y a eu une sorte de sentiment de soulagement sur le moment pour les réfugiés, que ça s’arrête voyez.

Et à ce moment-là, je suis retournée avec ma mère à Paris, puisqu’on était parisien et je me suis inscrite en Sorbonne. C’est donc en octobre 40, y’a eu le 11 novembre, je n’y ai pas participé parce je venais d’arriver, je ne connaissais personne, j’arrivais à la Sorbonne et en fait cette manifestation, c’est surtout les lycéens, les nouveaux étudiants, n’y étaient pas, ils n’avaient pas été au courant, on n’avait pas été prévenu, ça c’est certain

 

En avril 1941, je faisais partie d’un groupe de philo où des agrégés nous apprenaient à faire un exposé et il s’est trouvé que j’avais un exposé à faire, alors je ne sais pas si c’est moi qui ait choisi le sujet, ou si on me l’a donné, c’était « le goût du risque ». Alors je dois dire j’ai été à « fond la caisse », si vous permettez ce langage, dans ce goût du risque et à la fin de, à la fin de l’exposé, Philippe Viannay est venu me trouver.

Viannay était en train de créer le journal Défense de la France et il m’a demandé si je voulais travailler avec lui. Je le connaissais un petit peu mais enfin il était tout à fait content de mon exposé. Alors je suis tout de suite, j’ai dit tout de suite oui.

 

Le Journal Défense de la France

On a commencé à chercher, d’abord de l’information pour le journal, de l’argent, des gens pour participer avec nous et il s’est trouvé que moi j’ai eu un problème, j’étais très religieuse, j’avais été élevée à Notre-Dame de Sion, mais pas seulement ça, je faisais partie de l’AJEC, la jeunesse étudiante catholique et j’avais un aumônier et j’ai cru de mon devoir religieux de lui parler de mon engagement à Défense de la France.

Naturellement sous le sceau de la confession, les secrets de la confession. Il a poussé des hurlements en me disant que le pays, avait une chance avec Pétain et que je ne devais certainement pas faire ça et il avait mis en balance le fait qu’il continuait à me diriger spirituellement.

Alors j’étais extrêmement perturbée … extrêmement perturbée, parce que je sentais que je devais faire de la résistance, c’était vraiment je veux dire ma vocation. Et puis jusqu’au moment où j’ai eu une session d’AJEC avec un père Jésuite qui s’appelait le père Beinaert,j’ai fait des études, je lui ai parlé de mon problème. Il m’a dit « pas de problème, vous quittez, je vous prends avec moi et en toute conscience là ! et vous continuez à faire de la résistance. Lui était tout à fait pour la résistance. Il a distribué le journal Défense de la France et on a aidé, on a par exemple imprimé des textes qui étaient à l’index de pères jésuites, des études.

Donc alors j’ai continué et le journal s’est développé jusqu’au moment où, je dirais à peu près à ce moment-là, à 20 000 exemplaires, alors qu’est-ce que je faisais ? Bien sûr la distribution, recruter des gens pour travailler avec nous, l’impression, nous avions une petite RotaPrint, et on l’avait installé dans un appartement rue Gazan et cette RotaPrint quand elle tournait faisait du bruit. Alors on avait mis du liège sur les murs de la pièce et on avait fait monter un piano pour justifier notre installation, en disant qu’on ne voulait pas gêner les voisins, alors on a loué un piano. Alors on a travaillé là, je ne peux pas dire qu’on était des imprimeurs hors-pairs mais enfin on a sorti un certain nombre d’exemplaires et ce qu’il y avait de tout à fait extraordinaire, c’est que cet immeuble était occupé par les Allemands parce qu’il y avait la défense contre avion sur le toit, si bien qu’on croisait en sortant des Allemands. Alors nous sortions le journal dans des sacs à dos et on croisait des Allemands, alors on leur faisait de grands sourires, et j’étais vraiment très contente de faire ça à la barbe des Allemands.

  • Vous n’aviez pas peur ?

Non, au contraire j’étais ravie de faire ça à l’époque, bon c’est une question de tempérament, je vous ai dit hein, c’est comme ça… On a recruté à Défense de la France un mouvement « Les Volontaires de la Liberté », c’était des jeunes étudiants des classes préparatoires des années de terminales des lycées qui s’étaient regroupés autour de Jacques Lusseyran et Jacques Oudin.

L’avantage c’est qu’ils ont amené à peu près 200 étudiants qui ne demandaient qu’à travailler et ça permet au journal d’avoir une diffusion bien plus importante, puisqu’après de 20 000, ils sont passés à 100 000, plus tard à 300 000 exemplaires. Nous sommes je crois le seul mouvement de résistance qui a fonctionné, qui a assuré nous-mêmes notre impression sans recourir à des imprimeurs extérieurs. Alors on n’était pas des imprimeurs de formation, alors on a été aidé pour cela par professionnel qui était un imprimeur connu qui a fait passer « des sortes »de stages… et on a été aidé par les imprimeries qui appartenaient à la famille Radiguet qui nous a fourni tout le matériel pour la typographie, vous savez il a fallu aussi acheter des machines, des vraies machines d’imprimerie, la petite RotaPrint était hors d’usage si vous voulez pour un tirage aussi important et on a fait tout par nous-mêmes.

J’arrive maintenant à la période du STO, où on a recruté d’ailleurs plus de jeunes à Défense de la France, c’étaient les réfractaires qui se cachaient et ils nous ont aidés.

En ce qui concerne le comité directeur, il s’est trouvé que Philippe Vianney aurait dû partir, il était réfractaire et je l’ai recueilli ainsi que sa femme dans un pavillon que j’ai trouvé rue d’Alésia qui appartenait à mes grands-parents qui étaient restés en Normandie. Alors ce pavillon, c’était quelque chose dans lequel on a fait notre PC et c’était tout à fait adapté à notre travail clandestin.

La première personne parmi nous qui a écrit se trouvait être Geneviève de Gaulle parce que Geneviève de Gaulle était une jeune de l’AJEC que j’avais rencontré en Sorbonne dans des colloques, je l’avais trouvée très intéressante, pas seulement à cause de son nom mais parce que c’était quelqu’un qui, c’était une femme remarquable si vous voulez, elle est donc entrée par mon intermédiaire à Défense de la France. Or il se trouvait que nous n’étions pas gaullistes. Philippe Vianney au départ avait hésité, on pensait que Pétain jouait double-jeu, on était… on n’avait pas de position déterminée.

C’est Geneviève de Gaulle qui nous a tout à fait converti, elle adorait son oncle et nous a convertis au gaullisme. Ça a donné si vous voulez une inflexion au journal qu’il n’avait pas, qu’il n’avait pas avant. Parallèlement au journal il y avait, ils faisaient de faux-papiers, ça a été très important parce que, Défense de la France a été la plus grosse fabrique de faux-papiers. Il y avait besoin non seulement de cartes d’identité mais d’autres documents, des laissez-passer… des documents comme quoi on travaillait dans une entreprise et à ce moment là on n’était pas repris par le STO, y’avait les cartes d’alimentation…

Quand on était clandestin on avait besoin d’à peu près 8 à 10 papiers différents. Alors le problème de la distribution était le suivant, comme on faisait une distribution par courrier, en envoyant à des gens qu’on pensait susceptibles de s’intéresser à la Résistance et on a fait surtout de la distribution ouverte, alors ouverte, dans les marchés comme faisaient les crieurs de l’Humanité et qu’ils ont toujours fait d’ailleurs et on a fait le 20 juillet 1943, une grande distribution dans le métro. Alors ça consistait à rentrer dans une porte dans un wagon et puis attendre l’entrée dans une station de correspondance et à ce moment-là, courir à toute vitesse dans le wagon en distribuant des journaux à tout le monde. A aussi courir dans les couloirs, à remonter dans un autre wagon et ça toute la journée, d’un wagon à l’autre.

Alors y’a des gens qui regardaient, des gens qui se méfiaient, des gens qui mettaient dans leur poche et il s’est trouvé que près de la porte de sortie, j’ai vu quelqu’un qui m’a semblé être pas sympathique du tout. J’hésitais à lui donner le journal mais je lui ai donné. Plus tard je le retrouverai, c’était un membre de la Gestapo française et il nous suivait.

 

20 juillet 1943 : L’arrestation

J’étais restée à la maison et je reçois un coup de téléphone de quelqu’un qui travaillait avec le père de Philippe Vianney et qui me dit « j’ai rencontré Hubert – Hubert c’était le frère plus jeune de Vianney- je lui ai trouvé très mauvaise mine, je voudrais qu’il aille à la campagne ». Alors ça fait tilt immédiatement, Hubert faisait partie des équipes de distribution du journal et je savais qu’il devait quitter d’ailleurs le journal Défense de la France, il avait rendez-vous pour partir en Espagne et pour rejoindre Londres.

Et il devait passer ce matin-là dans une boîte à lettre qui se trouvait rue Bonaparte, qui est une librairie, pour dire au revoir à ses principaux copains. Et je savais qu’il devait passer à 11 heures et je me suis précipitée pour arriver à la librairie avant lui pour lui dire de ne pas rentrer chez lui, que les Allemands étaient chez lui. Or la librairie était occupée, la Gestapo française était là, le père Vianney était arrivé un petit peu avant, il était déjà arrêté et je me suis arrêtée moi-même, alors j’étais en possession de rien du tout. C’est-à-dire que j’avais une carte d’identité vierge, 2 ou 3 tampons mais c’était pour m’occuper, c’est tout ce que j’avais, mais enfin c’était déjà suffisant pour eux. Alors il s’est trouvé que j’avais ma photo parce que la personne qui nous avait vendus au comité directeur de la distribution si vous voulez, c’était un jeune étudiant en médecine qui avait des besoins d’argent et puis d’autre part avait déjà été arrêté, on l’a su après, peut-être je pense qu’il faisait du trafic de devises ou d’or…

Evidemment ils lui avaient mis le marché en main, ou de travailler avec eux ou d’aller en prison. Et il m’avait pris en photo, alors donc ils avaient ma photo. Alors je suis tombée dans les bras de Bony alors c’était des types de la Gestapo française, Bony qui m’a dit « oh une si charmante jeune fille, quel dommage je les laisserai bien partir mais je peux pas », c’était vraiment le genre, le genre salaud si vous voulez, il jouait… Bony c’était lui le chef, il s’amusait à, bon, alors à ce moment-là j’ai reconnu 2 ou 3 personnes qui avaient été arrêtés avant moi, dont Geneviève de Gaulle qui était là aussi et puis on nous a emmené place des États-Unis, toujours à la Gestapo française, on a fait un premier interrogatoire et ensuite on nous a emmenés rue des Saussaies à la police allemande. Alors j’ai été placée dans un placard, le soir de mon arrivée, pour être interrogée le lendemain, c’était vraiment un placard à balai, il y avait un tabouret, je me suis assise sur le tabouret, je ne sais pas ce que j’ai fait, je me suis endormie pile à 7 heures du soir et j’étais réveillée le lendemain à 9 heures du matin quand on m’a ouvert. J’avais une vie tellement agitée, je dormais à peu près 4 heures par nuit et ça depuis 3 ou 4 mois que je me suis endormie.

Ça a été un inconscient absolument magnifique, j’ai pas passé la nuit à attendre l’interrogatoire du lendemain, surtout qu’on m’avait dit que je serai torturée le lendemain, alors on a ouvert le placard, et j’ai demandé à aller aux toilettes, ce qui était normal et il y avait une fenêtre, on était au 4èmeétage, ouverte. Je me jette ou je ne me jette pas par la fenêtre ? C’est absolument affreux parce que si je suis torturée, est-ce que je tiendrai le coup ? Alors j’ai été conduit par un Allemand qui m’a rattrapée, puis après je n’ai pas eu d’autres occasions de me jeter par la fenêtre. Alors je suis interrogée par un officier allemand, un lieutenant, à peu près, je dis correctement, un peu bousculée mais pas du tout torturée. J’ai passé tout de même 12 journées d’interrogatoire, 12 journées, c’est-à-dire que le soir je rentrais à Fresnes et puis 2 ou 3 jours après on revenait me chercher, j’ai passé comme ça 12 journées en à peu près 2 mois d’interrogatoire. Dans ces interrogatoires, on était dans une voiture cellulaire et puis on arrivait donc rue des Saussaies, alors je vous parle de cette voiture cellulaire parce qu’au deuxième jour, j’ai vu arriver, guidé par des gardiens allemands, Jacques Lusseyrand. Donc j’ai su qu’il était arrêté, je ne savais pas qu’il était arrêté à ce moment-là, alors j’ai eu le réflexe d’aller vers lui, de lui prendre le bras et de le guider. Faut dire ils ont été vraiment idiots, dans la voiture cellulaire, ils nous ont enfermés dans la même cellule de la voiture cellulaire, si bien qu’on a pu à ce moment-là se dire… se transmettre tout ce qu’on savait sur les arrestations et c’est pour ça qu’on a pu remonter à la personne qui nous avait vendus

Donc on a pu dans nos interrogatoires savoir ce que connaissait le traître et ce qu’il ne connaissait pas… Avouer progressivement ce qu’il connaissait, ça nous a vraiment beaucoup aidé. Il se trouvait que Jacques Lusseyrand avait un avantage sur nous tous, c’est qu’il parlait l’allemand couramment, si bien que lors de ses interrogatoires, il pouvait entendre entre la secrétaire et l’interrogateur ce qu’ils disaient, il a pu savoir relativement vite quel était notre traître.

20 décembre 1943. Libérée.

A Paris, rue des Saussaies, là on m’a annoncée qu’on me libérait, que j’avais une grâce à l’occasion de Noël, c’était le 20 décembre et que… je retournais dans ma famille, retournais en particulier revoir mon père. Alors qu’est-ce qui c’était passé ? Effectivement mon père était intervenu, il connaissait un officier, il était pas du tout collaborateur enfin il avait une maîtresse qui était Malte et qui parlait très bien l’allemand et qui fréquentait des officiers allemands. Alors elle était intervenue pour essayer de me faire sortir de prison… ce n’était pas d’ailleurs, c’était des gens de, j’allais dire normal, pas de la Gestapo mais l’un d’entre eux a réussi à me faire sortir. Et puis deuxième raison, c’est que en fait ce n’était pas une opération comme ça, j’étais suivi, en sortant de prison j’ai été suivie… Ils ont pensé que je ferais de la Résistance à nouveau, ce qui était vrai, que je les conduirais…

  • Directement

Directement au Comité Directeur, tous les gens qu’ils n’avaient pas pu arrêter etc. Beaucoup, la plupart des distributeurs, enfin des principaux distributeurs avaient été arrêtés, il y a eu une centaine de personnes qui ont été arrêtés de Défense de la France, et bien ils ont continué, ils ont eu du mal au début, ils ont tiré à moins, un tirage moins important et après c’est reparti, si bien qu’ils ont atteint 450000 exemplaires.

  • Et vos compagnons qui ont été arrêtés en même temps que vous, qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

Alors voilà Jacques Lusseyrand donc a été déporté à Buchenwald. Il y en a un ou deux qui ont été libérés, disons que c ‘était des comparses, des concierges d’immeuble, enfin des gens qui n’étaient pas directement dans notre mouvement et ils ont tous été déportés

  • Et vous étiez la seule à être libérée ?

Oui, avec la sœur de Philippe Viannay qu’était, qu’était au courant de ce que faisait son frère mais qui ne faisait pas vraiment partie de Défense de la France.… La famille, et puis une autre, une jeune, la sœur de Jacques Oudin qui avait 14 ans, qui avait été arrêté parce que quand ils avaient voulu arrêter Jacques Oudin, ils étaient tombés sur sa sœur, l’avaient arrêtée aussi… c’est-à-dire des, des gens qui n’étaient pas vraiment des responsables disons, qu’ils ont libérés.… Une fois sortie, j’ai donc été chez mes parents d’abord, alors première réaction, la nuit et bien je me suis relevée, incapable de dormir dans un lit parce que j’avais l’impression de tomber dans un gouffre, le matelas était tellement mou, j’ai dormi par terre, sur la descente de lit, voyez. J’avais…pris des habitudes, peut-être des mauvaises habitudes et puis il fallait que je recommence et que je retrouve le mouvement. J’avais une chance pour moi, c’est que je connaissais à peu près tous les locaux de mouvements… qui n’avaient pas été inquiétés, la rue d’Alésia par exemple n’a pas été inquiété. Quand j’ai été arrêtée, j’avais 11 clefs sur moi, heureusement la Gestapo les avait pas, j’ai laissé ça au greffe de la prison et quand je suis repartie, je n’ai pas demandé mes clefs au greffe de la prison, je les ai laissées. Alors j’ai pu rejoindre donc Viannay, je sais pas quoi, un des typos que je connaissais enfin et d’autres, et à ce moment-là, je suis partie de chez moi et j’ai été habiter chez Philippe Vianney, dans une villa qu’il avait loué à la Frette… en Seine et Oise et il m’a enfermée là, je ne pouvais pas sortir, j’avais pas le droit de sortir parce que j’étais vraiment dangereuse pour lui. Alors bon j’ai travaillé un peu avec lui sur le journal… Sa femme venait d’avoir un bébé, alors je me suis occupée des langes du bébé… et je rongeais mon frein jusqu’au jour où j’ai pu partir à ce moment-là avec un membre de Défense de la France qui était Claude Monod qui avait été nommé chef militaire, inspecteur des FFI et qui a été affecté comme chef régional des FFI de Bourgogne et de Franche-Comté. Je suis partie avec lui donc dans cette autre région, dans la clandestinité complète, parce que ma peur c’est d’être trouvée et à ce moment-là de mettre en cause mes parents parce qu’ils m’avaient dit que si je recommençais, c’est mes parents qui écoperaient, etc. alors je suis partie avec lui donc j’ai vécu une autre vie qui était la vie de dans de maquis etc.

Avril 1944. L’expérience du maquis en Bourgogne/Franche-Comté

Claude Monod était chargé de réorganiser tous les maquis pour préparer le Débarquement, de préparer l’action, et de faire l’unité. J’étais avec lui à peu près tout le temps jusqu’au jour où on s’est installé dans un PC particulier au nord… ouest de Dijon où on a établi le commandement régional si vous voulez et c’était après le 6 juin et à partir de là ça a été une action dans les maquis. Alors moi je tenais le PC c’est-à-dire que je recevais tous les messages de tous les maquis et je retransmettais. Alors, a été libérée une très grande partie de la France sauf le Territoire de Belfort. Ce Territoire de Belfort jouxtait la Suisse, la France… et l’Allemagne. Alors j’ai eu une mission, il a fallu que je passe les lignes, alors c’est comme des lignes, comme si je passais directement en Allemagne, par l’intermédiaire de la Suisse.

Il y avait des agents du service de renseignement suisse, qui m’ont fait, qui m’ont convoyée en moto jusqu’à, jusqu’aux fils de fer barbelé, qui m’ont fait passer donc les lignes. Alors c’était très particulier parce qu’il y avait devant moi un no man’s land d’environ 200 mètres et sur la gauche il y avait une ferme avec des arbres et je savais que cette personne qui était passée avant moi, on lui avait tiré dessus et elle était morte. Je n’étais pas très rassurée quand ils m’ont abandonnée à mon triste sort. Alors j’ai longé et je tombe au bout du chemin sur une patrouille allemande avec un paysan. La patrouille allemande tournait le dos, le paysan et le paysan s’est mis à parler aux Allemands… il a très bien compris la situation et moi je me suis mise à faire demi-tour et à retourner vers les fils de fer barbelé. Je dis ce qu’il s’était passé, il m’a dit « et bien vous allez repartir tout de suite parce qu’ils font le tour de la ferme et vous pourrez passer pendant ce temps-là ».

Mais alors on m’avait posé la question, mais je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie qu’avec les Allemands dans mon dos, les feuilles mortes, moi marchant dans les feuilles mortes, j’attendais d’avoir le coup de feu dans mon dos à tout instant, ça j’ai eu peur, j’avais une nature à ce moment-là à ne pas avoir peur mais là vraiment j’ai eu peur. Alors quand je suis revenue, j’ai exigé de passer par la ferme, puis je suis tout de même passée par la ferme et je suis arrivée aux fils de fer barbelé que j’ai franchis à toute vitesse et j’avais déchiré complètement mon tailleur, mais vraiment en lambeaux et je suis arrivée à Paris comme ça, dans le métro, tout le monde me regardait ».

Le rapatriement des déportés.

« Les déportés posaient problème, ils posaient problème parce que, pour deux raisons, on ne savait pas qui ils étaient, il y avait de tout dans les camps, absolument de tout, des droits communs, il y avait de tout, fallait faire un tri et 2èmeproblème encore plus important, dans certains camps il y avait le typhus. Alors moi j’ai participé à, j’étais à Bergen-Belsen à Hambourg à Bergen-Belsen et à Bergen-Belsen, il y avait le typhus. Alors comment ça s’est passé ? La dame Lefaucheux qui était une femme absolument extraordinaire qui s’occupait des œuvres sociales de la Résistance »

Du COSOR ?

« Oui du COSOR et qui avait son mari à Buchenwald qui avait été arrêté. Son mari, elle est venue le chercher à Buchenwald avec un officier allemand, elle l’a fait sortir de Buchenwald, personne n’a su comment elle avait fait et son mari, quand il est rentré a été nommé, c’était la Libération, il a été nommé directeur des usines Renault. Alors cette madame Lefaucheux décide avec Philippe Viannay d’organiser ces missions de rapatriement. Alors il s’agissait d’aller dans les États-Majors alliés pour essayer d’activer le rapatriement. Elle arrive, je me souviens très bien de la scène, y’avait tout un, … officiers, colonels, etc. derrière un bureau, elle arrive, ces officiers se lèvent et derrière madame Lefaucheux, il y avait Philippe Viannay et derrière Philippe Viannay, il y avait moi, bon , alors elle les fait rasseoir, elle leur dit, ben écoutez c’est simple, si vous ne nous donnez pas des moyens pour organiser ces missions, vous n’aurez plus un camion des usines Renault pour l’armée. Alors elle a dit, ils ont dit « oui madame, d’accord madame ». Elle avait un culot absolument extraordinaire cette femme. Bon, alors ces missions sont organisées mais sont organisées pas uniquement je dirais avec de vrais résistants, elles sont organisées à partir de services de renseignement de l’armée, moi je me trouve dans une mission, où il y avait un colonel, un lieutenant-colonel, le lieutenant-colonel  était médecin, le colonel c’était, ils étaient du SR puis un capitaine et moi,  alors on a été dans ces missions, on a été à Bergen-Belsen alors les officiers supérieurs se sont occupés des transactions avec l’état-major militaire et nous on s’est occupé de rentrer dans les camps. Ils ne sont pas rentrés dans les camps, ils rentraient  à Bergen-Belsen, il y avait le typhus, on nous a permis de rentrer dans les camps et d’aller voir les prisonniers, ils ne sont pas rentrés, ils ont été, c’était trop dangereux, c’est évident, alors on nous avait balancer un peu de D.T.T, y’en avait parce que ça commençait à l’époque seulement, alors on a été, j’ai vu, je me souviens très bien d’avoir vu un jeune de 16 ans qui était en dehors de la baraque, il se chauffait au soleil, et j’ai voulu lui parler, puis le lendemain quand je suis revenue, il était plus là, alors j’ai demandé où il était, on m’a indiqué le charnier, il était mourant, on l’avait mis dans un charnier, puis après le lendemain il était revenu parce qu’il était pas mort. »

 Retrouvailles avec Jacques Lusseyran et désillusions d’après-guerre.

« C’était vraiment, cette coïncidence, le trajet que je reviens donc à la maison, et j’avais un mot pour moi de la sœur de Claude Monod me disant qu’il avait été tué en Allemagne, et un téléphone que je reçois disant que Jacques Lusseyran venait de rentrer et qu’il voulait me voir. Ça s’est fait en même temps…Alors il s’est trouvé que Viannay avait plein d’idées comme il en avait toujours et on avait, il y avait 2 choses dont il s’occupait, France-Soir, c’est-à-dire Défense de la France qui est devenu France-Soir et les Éditions Défense de la France. Alors il a tenu à insérer Jacques Lusseyran dans, dans ses projets et il a travaillé pour les Éditions Défense de la France ; On allait dans les régions, pour voir le préfet, enfin les personnalités, pour essayer de trouver des débouchés pour les Éditions, de l’argent alors Jacques Lusseyran ne pouvant faire ça lui-même, c’est moi qui l’accompagnais, alors j’ai travaillé donc aux Éditions Défense de la France avec lui. Et d’autre part, j’étais membre du conseil d’administration de France-Soir, en tant que membre du comité directeur, d’ailleurs. Quand Hachette s’est arrangé pour nous mettre en minorité dans le conseil d’administration, on est parti, enfin Philippe Viannay est parti, pas tout le monde et nous aussi et on a laissé, ou vendu nos parts si vous voulez, qu’on a redonnées au mouvement, voilà.

Sansbeaucoup de difficultés, je crois vous en avoir parlé parce que Jacques Lusseyran qui avait préparé donc le concours d’entrée à Normale Supérieure, qui avait obtenu une dérogation pour passer les épreuves a été arrêté au milieu du concours parce que le ministre de l’éducation de l’époque n’a pas accepté cette dérogation et lui a demandé de, d’interrompre son concours. Et quand il est rentré, la loi, parce qu’il était aveugle, la loi n’était pas abrogée, elle n’a été abrogée 10 ans après seulement »

C’était une loi de Vichy ?

« Oui, une loi de Vichy, elle n’a pas été abrogée si bien qu’il ne pouvait pas enseigner, il ne pouvait pas passer l’agrég, Normale, alors Normale c’est vraiment, il avait toutes les chances d’intégrer à Normale oui, toutes les chances, il était le meilleur élève des khâgnes de Louis le Grand qui était le meilleur lycée à l’époque, enfin je sais pas. Il a trouvé un poste à Salonique, en Grèce

A Salonique, à la mission laïque qu’était pas un poste donc qui dépendait de l’État mais des Affaires Étrangères, il a pu aller enseigner la philo et donner des conférences à Salonique, ça a été je dirais presque un triomphe parce que c’était un très très bon conférencier mais à la fin de l’année universitaire, enfin, on l’a prié de revenir et on ne lui a pas redonné un nouveau poste parce que les Anglais étaient en concurrence avec les Français, lui-même faisant des conférences, recruter les bons bourgeois grecs pour apprendre la langue française et pas la langue anglaise, c’était une concurrence commerciale et on l’a interdit de retourner là-bas. Le British Council est intervenu auprès de…

Quelle désillusion !

Alors là ça a été une désillusion affreuse parce que, que voulez-vous qu’il fasse, il ne pouvait pas enseigner en France, il avait un poste, mais il ne pouvait pas retourner là-bas, alors à ce moment-là… je me suis dit on les aura, on les aura, je ne sais pas comment … j’ai repris du poil de la bête.  On a trouvé, il a trouvé un poste à l’Alliance française d’abord, ensuite cours de civilisation française de la Sorbonne qui ne dépendait pas directement de l’État voyez et c’est, … c’est, y’avait étrangers, beaucoup d’Américains, de, et il faisait des conférences et il y a, c’était à peu près, il avait un public, de 400 personnes, voyez c’était vraiment important sur la littérature française contemporaine et il a eu un très grand succès et les États-Unis l’ont demandé, il a eu une carrière universitaire aux États-Unis ».

Ce que la Résistance a changé dans votre vie ?

« Ce qui est extraordinaire c’est quand on parle de Résistance, on a vécu ça pendant 4 ans… et ça compte plus que le reste de la vie, c’est vrai parce que ça a été une période vraiment intense et puis qui correspondait peut-être aussi au passage de la vie d’étudiant à la vie d’adulte. J’ai eu l’occasion de… de pouvoir manifester ce qui était en moi, voyez, et que c’est une chance extraordinaire »

En fait pour vous la Résistance c’est une chance que vous avez eu dans votre vie ?

« Exactement ».