Brigitte Friang

Brigitte Friang

Brigitte Friang, jeune Résistante, est chargée de l’organisation des parachutages dans la région Ouest, arrêtée et déportée à Ravensbrück. Après la libération, entrée au RPF, elle devient Secrétaire d’André Malraux. Elle évoque entre autre ici Brosssolette…

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Durée : 27:32

Juin 40
 J’ai été élevée dans une famille très patriotique, très patriote, mon père ancien combattant bien entendu. …
Et bien j’ai été effondrée, oui j’étais absolument effondrée quand les Allemands sont arrivés …. Nous étions déjà partis, … parce que mon frère aîné qui venait d’avoir vingt ans était, était mobilisable : donc nous sommes partis, ma mère, – mon père était déjà parti avec son bureau – ma mère conduisant la voiture et les trois enfants et la bonne, derrière.
Et nous sommes arrivés à Angers chez des amis qui nous avaient prêté un petit hôtel particulier qui s’appelait, …je ne m’en souvient plus … et pourtant : je passe régulièrement devant maintenant.
Et là mon frère aîné est parti pour rejoindre de Gaulle, et finalement il a rejoint Pétain d’ailleurs. Et puis donc, Il y’a eu, les premières manifestations, il y a eu tout … et puis finalement, finalement, à l’âge de 19 ans je crois oui, j’ai enfin trouvé quelque chose d’intéressant à faire parce que tout ce que j’avais fait jusqu’à présent :  c’était absolument idiot, grotesque et très dangereux, c’est-à-dire voler des armes aux Allemands dans les trains, dans le métro, enfin des trucs idiots.
Août 1943. Secrétaire de Clouet des Perruches. « Élisabeth » devient « Brigitte »
Quel homme était-il ?
 Clouet ? Ah c’était un type merveilleux.
C’était un résistant de la toute première heure ?
Ah oui, oui bien sûr et puis, mais quand son père qui était un ancien officier de cavalerie l’a vu arriver démobilisé, il lui a dit « qu’est-ce que tu fous ici, veux-tu partir pour l’Angleterre, allez hop ».
Il avait essayé plusieurs fois de rejoindre l’Angleterre, et finalement il avait passé les Pyrénées. Lui qui n’aimait pas marcher déjà, je crois que ça l’a guéri pour la vie de marcher, parce qu’il a fait la traversée dans, dans la neige. Lui était capitaine d’aviateurs, il parlait admirablement bien l’anglais en plus.
Il avait fait un stage pour être parachuté en France, il a été parachuté le 16 août je crois 1943 pour la première fois, puis il a été re-parachuté ensuite.
A la fin de l’une de ses missions : je suis devenue sa secrétaire. Je ne savais pas taper à la machine mais bon !  J’ai appris en tapant les codes.
Les télégrammes qu’on envoyait à Londres, il fallait les envoyer, on les tapait à la main, enfin sur une machine, on les confiait à un agent de liaison qui allait les confier, qui allait les donner à un radio qui était planqué dans des, dans des fermes. Nous travaillions sur la Normandie donc des fermes en Normandie, en Bretagne et en Touraine. 
A cette époque, vous êtes en Normandie ?
Basée à Paris, parce que, comme vous le savez le réseau ferroviaire français est extrêmement centralisé sur Paris et il était plus facile d’aller de Paris à Angers que d’Angers à, sans, à, directement pour aller au Mans enfin, donc il fallait, les liaisons étaient beaucoup plus faciles à Paris et à Paris, on est beaucoup plus non repérable, c’est plus difficile. Il m’avait demandé de prendre un nom de guerre, alors je ne sais pas pourquoi, j’ai sorti Brigitte. Mais en fait, moi mon travail n’était pas du tout de me balader sur les terrains. Je l’ai fait plus ou moins pour m’amuser ou quand on allait voir un terrain avec Clouet, pour voir s’il était convenable parce les terrains, les terrains d’atterrissage et de parachutage, surtout du parachutage bien sûr, d’atterrissage c’était beaucoup plus compliqué.
C’était beaucoup plus repérable. Vous savez un avion qui tourne, déjà ça se repère mais quand il atterrit c’est encore plus repérable bien entendu. Alors nous avons eu de, de mon temps quelques atterrissages mais surtout des parachutages. Alors les terrains étaient donc repérés. On les, on leur, avec le guide, les cartes Michelin, on prenait les coordonnées, on lui donnait un nom et on envoyait à Londres les coordonnées de l’appât d’Aurore, de gibier, de ce que vous voulez. Et après Londres nous envoyait un télégramme, toujours la même chose pour, en passant par les, par les, les radios qui étaient planqués en province et les agents de liaison nous apportaient le, nous apportaient les… les radios, il fallait les décoder. C’est fou ce que j’ai pu décoder et coder, la nuit de préférence. J’étais tellement fatiguée à la fin que je me disais, « je voudrais me faire arrêter, parce que je ne peux plus, je n’en peux plus, vivement que je me fasse arrêter ». Bon je me doutais, je ne me doutais pas de ce que c’était !!!!!
 Marcel Jeulin
 Avant de rentrer au réseau, il avait, il s’était dit qu’il fallait qu’il se prouve à lui-même qu’il pouvait faire quelque chose. Et qu’est-ce qu’il pouvait faire ? « Tiens, je vais faire sauter un train ». Il était serrurier …. Alors il a fait sauter un train, alors ça s’est mal terminé, il s’est retrouvé en prison où il a rencontré un de nos agents et c’est comme ça qu’il est rentré chez nous. Il s’était évadé grâce à notre aide de la prison de Tours et il est devenu pratiquement mon garde du corps.
Et c’était un… un type épatant. Il s’est fait, il s’est fait descendre.
 20èmeanniversaire avec Brossolette
Vous avez souhaité vos 20 ansavec Pierre Brossolette ?
Oui
 
Comment ça s’est passé ?
 
Au, à dans un bistrot qui s’appelle le « Méditerranée », place de l’Odéon. Y’avait Brossolette, y’avait Bollaertqui était, qui a été commissaire de la République après, qui était, qui devait remplacer Jean Moulin, mais enfin bon. J’adorais Pierre Brossolette, je crois qu’il m’aimait beaucoup aussi. J’ai encore un foulard qu’il m’a donné.
 C’était à quelle époque ? 
Ça c’était janvier, c’était janvier 44, oui.
La dernière mission Pierre Brossolette ?
 C’était… oui il a été arrêté après puisque nous allons, il est, on a essayé de le faire partir, on a attendu je ne sais pas, douze ou treize jours l’opération de Lysander et vous savez que les terrains, il fallait qu’ils soient un peu éclairés, donc par la lune, donc on s’appelait les gens de la lune. La lune n’est pas…… les deux tiers et le dernier tiers c’est quand même très localisé dans un mois, donc il n’y avait pas beaucoup de temps.
Ca faisait donc, je sais plus, pas deux semaines non, non, une dizaine de jours dans le mois, donc, Brossolette dit « on a raté l’atterrissage chez nous, près de Tours », il n’a pas voulu attendre la lune suivante qui devait être mars, il, il a essayé de partir en bateau pour l’Angleterre avec, avec Bollaert d’ailleurs et le bateau a été, a été renvoyé…y’avait un sous-marin qui les attendait mais ils n’ont pas pu franchir les, y’avait de très grosses vagues, ils ont été rejetés sur la côte et ils ont été piqués par les Allemands, là, et envoyés à la prison de Rennes. Brossolette avait, était très reconnaissable, il avait les cheveux presque noirs et une mèche blanche juste au-dessus du front. Donc pendant, pendant ces missions, il la teignait, seulement en prison, on n’a pas de teinture, c’est un oubli… et sa mèche a commencé à, à se montrer et les Allemands ont compris qui ils détenaient.
 Vous avez essayé, je crois, de le faire évader ?
 Oui, oui on a essayé de le faire évader, on s’est… J’ai encore, j’ai encore la valise qui ressemblait à une valise, comme moi au pape !! Mais enfin bon, plutôt à un étui de machine à coudre que les Anglais nous avaient parachutée à double-fond pour le faire, pour le faire évader, lui passer…il nous avait fait passer un message demandant une corde, une scie et puis je ne sais plus quoi.
Alors donc c’était à double-fond, je l’ai encore. On a voulu lui faire passer et puis il a été, donc la mèche, sa mèche a apparu, les Allemands ont compris qui ils avaient entre les mains, il a été envoyé à Paris, avenue Foch. Alors, est-ce que, personne ne sait, est-ce qu’il s’est suicidé ou est-ce qu’il est tombé ?
Parce que les cellules pour les prisonniers étaient en haut de l’immeuble de l’avenue Foch, il avait réussi à ouvrir la fenêtre, je ne sais pas comment d’ailleurs, y’a que lui qui pouvait le savoir et il est tombé du balcon. Est-ce qu’il a perdu l’équilibre en essayant de, de se, de partir par les, par les balcons ou est-ce qu’il a perdu l’équilibre en suivant vous savez les, les, je ne sais plus comment ça s’appelle…
°Les corniches
 Les corniches, enfin oui. On ne sait pas, on ne saura jamais, et il est mort comme ça.
21 mars 1944. L’arrestation
 Je suis arrêtée, oui. Mon rendez-vous avait été légèrement donné. En plein Paris, j’avais rendez-vous avec un agent de liaison. Il n’est pas venu parce qu’il avait été arrêté la veille et il avait un peu parlé. Il avait donné mon rendez-vous. J’ai été arrêtée au Trocadéro, avenue Albert de Mun, j’ai habité là juste après la guerre, le seul immeuble habitable avenue Albert de Mun, il faut que je tombe dessus ! La concierge se souvenait très bien de moi.
 
Et vous partez en déportation ?

D’abord, d’abord à l’hôpital de la Pitié parce que comme Je n’étais pas d’accord pour me faire arrêter, que j’avais très peur de parler surtout.  Je connaissais tous les noms des, je connaissais tous les terrains, j’avais une mémoire que je n’ai plus du tout maintenant. Heureusement à l’époque j’avais une bonne mémoire, je connaissais tous les terrains d’atterrissage, de parachutage, je connaissais les vrais noms de beaucoup d’agents parce que je les avais envoyés par code à Londres pour les faire immatriculer. Donc je ne voulais pas parler et j’avais peur de parler.
D’ailleurs j’avais toujours dit à mon patron, « ils peuvent faire n’importe quoi, je me tairai, mais si, ils m’arrachent les ongles, je parle, je vous promets que je parle ». Une terreur de l’arrachage des ongles qu’ils ont fait à plusieurs reprises d’ailleurs. Donc j’ai essayé de me faire tuer et ils m’ont tiré dedans, et ben y’a une balle qui m’a traversée sous la hanche, qui est sortie… enfin au-dessus de la vessie. Du 9mm, c’est gros, c’est gros le 9mm ! Ils m’ont mise au pavillon Charles Quentin de l’hôpital de la Pitié qui était réservé aux, aux terroristes. J’étais une terroriste ! Mes camarades ont essayé de me faire sortir. Malheureusement, la veille… les rondes autour du pavillon Charles Quentin avaient été bouleversées et mes camarades sont tombés sur les, sur les Allemands, si bien que l’opération a raté. On m’a envoyée à Fresnes et puis bon les interrogatoires de la rue des Saussaies, c’était très désagréable parce qu’il fallait descendre les six étages, à pied, ça les amusait beaucoup les Allemands. Remarquez, je n’ai pas été torturée hein. J’ai été battue mais pas torturée, ce qui n’est pas du tout la même chose, parce qu’au bout de quelque temps, vous ne sentez plus rien. Moi, quand ils venaient m’interroger dans ma cellule à l’hôpital de la Pitié, au pavillon Charles Quentin, à force de taper, comme j’étais dans un lit, ils tapaient d’un côté, ma tête allait taper contre le mur, elle revenait, ils tapaient, ma tête allait taper contre le mur et ils retapaient. Au bout de quelques minutes, on ne sent plus rien, je vous assure. Et je me disais « mes cocos, vous pouvez taper, moi je ne sens plus rien du tout ». Et ils m’ont envoyée à Fresnes où ça a été un peu difficile mais je n’ai pas été torturée, je le signale parce que maintenant, dès qu’on reçoit une gifle, on dit qu’on est torturé, bon, j’en ai reçu plus d’une et quelques coups de poing pour briser quelques dents, enfin bon il y a des appareils !
Nous avons été rachetés à la Gestapo. Il y a eu un contact, une des sœurs du gars qui m’avait dénoncée d’ailleurs, qui était une fille épatante qui est morte maintenant, avait été… elle s’était fourrée dans, à la Gestapo pendant… et était rentrée et avait, enfin ils avaient négocié, nous avons, ça a coûté très cher à Londres, nous avons été rachetés, Yeo, l’envoyé de Churchill, le Lapin blanc, Yeo-Thomas, les 2 secrétaires de notre équivalent sur l’Est et moi, nous avons été rachetés… un Constable, un Murillo, je ne sais plus encore l’autre et beaucoup d’argent. J’ai coûté très cher à l’État français !
On n’a pas été fusillé parce qu’ils voulaient nous fusiller, on pensait qu’on allait être fusillé donc on a été déporté mais personne ne savait ce que c’était que la déportation à ce moment-là. Quand je suis rentrée de déportation, puisque je suis là, je suis quand même rentrée de déportation, mon patron a débarqué chez mes parents à Passy et la première chose qu’il m’a dite « je vous demande pardon de vous avoir… vous empêchez d’être fusillé » et je lui avais répondu « je ne vous le pardonnerai jamais ». Et effectivement à ce moment-là, j’avais aucune intention de lui pardonner, j’aurai préféré dix fois être fusillée plutôt qu’être déportée. Enfin ça, il ne le savait pas, personne ne savait.
Vous savez j’avais entendu un jour, au mois d’octobre je crois 1943, j’avais entendu à la radio de Londres, un reportage, enfin paraît-il, sur les camps de concentration, et je m’étais dit « les Anglais, la propagande anglaise, ça va bien, il faut faire de la propagande mais faut pas pousser grand-mère dans les orties », enfin je disais pas ça à ce moment-là, je dis « il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles, les Allemands ne sont pas capables de faire une chose pareille ». Et on n’y croyait pas. On n’y croyait pas du tout. Mais écoutez, qui est-ce qui savait ce qui se passait dans les camps ? Personne.
 Déportée à Ravensbrück, puis dans un Kommando de la région des Sudètes
 
A Romainville, on est rajouté à un convoi qui était peut-être un convoi de communistes d’ailleurs et puis bon, la déportation. A Ravensbrück d’abord et ensuite, ensuite les Kommandos. Ravensbrück avait plein de Kommandos, ça c’était dans les Sudètes. Ça a été très désagréable mais l’avantage c’est que nous n’avions pas de chambre à gaz proche. C’est-à-dire que pour faire gazer les gens, il fallait les envoyer à, dans d’autres camps enfin dans des camps mères. Ce qui m’a bien servi parce évidemment je suis tombée malade, forcément.
Vous avez écrit « l’enfer, l’ignominie organisée, effrayante, l’humiliation… »
L’humiliation, c’était surtout ça
 Comment on survit ?
Comment on survit ? En disant « les cocos, vous aurez mes os, parce que je vais mourir en rentrant, en rentrant en France mais vous n’aurez pas mes os en Allemagne, je les mettrai en France ».
Vous savez mes camarades, donc je vous dis, nous avons été rajoutés à un convoi et, et nous avons fait amitié avec quelques filles, là, mais elles ont été avec moi puisque j’étais, je n’étais pas en bonne forme, elles ont été mais merveilleuses. Imaginez que, au dernier moment, quand les convois ont commencé à partir pour les chambres à gaz, juste au moment de l’avancée russe et des Américains de l’autre côté, on a commencé à faire des convois pour, pour les chambres à gaz, et bien une de mes camarades s’était portée volontaire pour m’accompagner pour pas que je marche toute seule. Faut le faire, non ?
C’est la fraternité ?
 Ça c’est… Personne ne peut savoir ce que c’est… ! Puis je suis tombée sur des camarades merveilleuses… un dévouement, une rectitude… épatant
Des camarades qui sont rentrées comme vous  
Celle-là est rentrée, oui. Une autre de mon réseau est rentrée aussi, malheureusement, malheureusement c’était son frère qui m’avait dénoncée et nous ne nous voyons plus à cause de ça, parce que bon, c’était difficile pour elle.
 8 mai 1945. L’évasion
 Quand je suis sortie, j’avais essayé plusieurs fois pendant, pendant le convoi, on était en convoi pour la chambre à gaz de Dachau et à la fin, à la fin j’ai réussi. J’ai réussi ! En me cachant avec 2 camarades dans de la paille. Mais après ça a été le retour en France, enfin le, d’abord trouver les Américains parce que les Russes, on ne voulait pas les rencontrer hein. J’ai rencontré d’abord des prisonniers français, qui nous ont… ils étaient bien dans leur ferme, les Allemands, les hommes étaient partis se battre ou pas se battre donc ils les remplaçaient, à tout point de vue. Les premiers que nous avons rencontrés nous ont dit « on a déjà quelqu’un ici, donc allez, allez ce n’est pas loin, y’a 12, 15 kilomètres à faire à pied ». 
Ils ne se rendaient pas compte, ils s’en foutaient. Finalement ce sont les Russes chez qui nous nous sommes évadées avec 2 camarades, mais vu ce qu’on a vu, on n’avait pas l’intention de rester. Enfin, tandis, tant que ce n’était pas nous, que c’était les bonnes femmes allemandes, mais… Alors nous nous dit qu’il valait mieux essayer de passer, non pas rester avec les Russes mais passer en zone américaine, ce que nous avons fini par faire.
Comment ils vous ont accueillies les Américains ?
 Ah je dois dire que les Américains, d’abord ils étaient suffoqués parce que je parlais anglais, ils ne voulaient pas croire que j’étais française, mais ils ont été formidables…avec moi dans tous les cas, et mes deux camarades… ah oui. On nous avait… on nous avait donné un camion spécial pour nous et après ils nous ont demandé, ils nous ont demandé si, enfin c’était une camionnette, si j’acceptais de prendre quelques prisonniers français, alors grand Dieu, j’ai accepté, et nous sommes partis gaiement. Après on a été mises dans des wagons à bestiaux mais avec des prisonniers français qui ont été, je dois le dire, des officiers, un groupe d’officiers français qui ont été épatants avec nous. On avait à peine la place de s’allonger pour dormir, ils se relayaient pour nous laisser la place, enfin ils ont été épatants. On a quand même mis plus d’une semaine pour rentrer en France encore l
Le retour en France
 A la gare de l’Est, on a séparé les, les civils des militaires et puis nous avons été envoyés au Lutetia et bon… il a fallu faire la queue, enfin bon passons. Et premier interrogatoire où j’ai eu un officier, un officier français qui m’a dit « Mademoiselle, voulez-vous m’expliquer comment vous avez réussi à vous faire déporter ? »… Le médecin du Lutetia qui me passait à la radio des poumons, je lui dis « est-ce que croyez que je vais m’en sortir ? », ben, il me dit « de toutes les façons, vous allez tous crever !»
 Puis, vous rentrez à Paris ?
 Oui, j’ai pris le métro, parce que nous sommes, enfin nous sommes, enfin tout mon convoi, etc. et les autres, nous sommes arrivés bien en retard, les premiers ont eu droit à tous les honneurs mais nous on était les résidus, on venait tout à fait de l’Est, on a mis du temps à rentrer, donc tous les gens bien étaient rentrés… mais moi, j’ai eu un petit scout très gentil pour m’accompagner. Il m’a accompagné jusqu’à chez mes parents mais il ne connaissait pas bien le métro de Paris, alors on s’est trompé de métro et je me suis endormie et lui aussi…enfin bon ça a été une équipée ! Mais je me souviens quand même, quand nous sommes sortis du métro Pompe et mes premiers pas dans l’avenue Henri Martin… ça m’a… je m’en… je m’en souviens encore moi qui perds complètement la mémoire, il y a des choses dont on se souvient. Mes parents avaient été, avaient été avertis parce que nous étions passé par un camp de prisonniers français enfin, réquisitionnés et, en Alsace. Et j’avais pu envoyer un télégramme à mes parents qui étaient avertis donc de mon, de mon retour…Passons, parce que je vais me mettre à pleurer, alors c’est idiot !
 Les femmes dans la Résistance
 Elles ont été formidables ! Vous savez, un homme qui est mort maintenant et qui a été assez célèbre disait, quand, je ne citerai pas son nom, parce qu’il n’a pas…bon, passons. « Quand j’ai un convoi, un convoi d’armes à faire passer, je mets toujours une femme sur la voiture parce que les hommes, on ne sait jamais ce qu’ils vont faire. Les femmes sont beaucoup plus sérieuses ». Et c’est vrai ! C’est vrai. Elles ont été épatantes.
C’est Rol Tanguy qui disait « dites bien que sans elles la moitié du travail aurait été impossible »
 Ah oui, bah je ne savais pas qu’il avait dit ça, mais moi je dirais les trois quarts !
Comment alors expliquer le silence de ces femmes après la Libération ?
Mais c’est très curieux vous savez, nous sommes rentrés, d’ailleurs personne ne voulait parler c’était un… pas un secret, c’était…on voulait pas raconter notre vie… Vous savez la guerre de 14 a été comme ça, quand les, quand les soldats sont rentrés, ils n’ont jamais voulu en parler. Moi je n’ai jamais entendu mon père parler. Il avait été blessé mais curieusement d’ailleurs nous avons pris, eu presque la même blessure, lui en chargeant, moi en foutant le camp.
 La rencontre avec André Malraux et la rédaction de ‘Regarde-toi qui meurt »
 Un ami m’avait téléphoné et il m’avait demandé si je voulais, si je voulais participer au retour du général de Gaulle. Donc j’ai dit oui bien entendu, tout de suite. Voilà, j’avais abandonné mes études de médecine… pour des raisons compliquées de santé… donc je me suis installée à…, il y avait Jacques Soustelle qui était, qui était là, qui dirigeait l’opération de la rue Taitbout et je rentrée rue Taitbout…au bureau, je ne sais plus comment on appelait ça, peu importe d’ailleurs, c’est devenu le RPF après…
Vous avez raconté à André Malraux votre déportation ?
Non !
 Pourquoi ?
Très difficile à raconter, on ne raconte pas, j’ai pu écrire mais longtemps après. C’est-à-dire à mon retour, j’ai aussitôt pris des notes. J’avais déjà pris des notes sur des petits bouts de papier… pour pas raconter d’histoires et aussitôt après, dès que j’ai commencé à aller un peu mieux, à pouvoir rester assise et, enfin à aller mieux, je me suis dit « il faut écrire ça pour ne pas me raconter d’histoires et raconter l’histoire après ». Bon, ça a été l’ossature si vous voulez de ce livre qui s’appelle « Regarde-toi qui meurt » et un jour j’en ai parlé à Malraux, voilà… Et je l’ai écrit. Mais Malraux ne l’a vu qu’écrit complètement.
 
Donc vous devenez la collaboratrice ?
La secrétaire :  De Gaulle et « la Dame Friang »

La Dame Friang, vous appelle de Gaulle, c’est ça ?
Oui !…Bon et… ça fait d’autre chose « dites à la Dame Friang qu’on ne peut pas être gaulliste contre de Gaulle » Quand de Gaulle n’était plus de Gaulle, oui !