Wattenberg Frida

Auteur de la fiche : Extrait du livre de témoignages d’Alain Vincenot : »La France Résistante ; Histoires de héros ordinaires » paru en 2004 aux Editions des Syrtes

Frida Wattenberg

Frida WATTENBERG est née le 7 avril 1924 à Paris.

Après la déclaration de guerre elle est mise en pension en octobre 1939 au lycée de Poitiers, celui-ci est transformé en hôpital militaire le 14 juin 1940, les élèves renvoyés chez eux. Frida est hébergée chez des boulangers près de la gare, elle entend la déclaration du général de Gaulle dans une cave pendant un bombardement.

En octobre 1940 elle rejoint le lycée Victor Hugo à Paris. Lors de la manifestation du 11 novembre 1940 dans le lycée la directrice Mme MAUGENDRE forcée de déclarer les faits renvoie chez elles les élèves juives.  Le professeur d’anglais Mlle COMBAL est responsable du mouvement gaulliste au lycée. Le professeur de latin Renée LEVY appartenait au réseau du musée de l’Homme et au réseau Hector, dénoncée, arrêtée, elle sera décapitée le 31 août 1943.

A la fin de 1941 Frida toujours lycéenne est recrutée par l’O.S.E. (Organisation de Secours aux Enfants). Elle anime le patronage de la rue des Rosiers. Elle aide Joseph MIGNERET, directeur de l’école rue des Hospitalières-Saint-Gervais, à fabriquer des faux papiers pour les élèves juifs et leurs parents.

Le 16 juillet 1942 les policiers arrêtent sa mère, avec un certificat de travail, Frida ramène sa mère à la maison. Quelques mois plus tard son « filleul de guerre », Roger GEMMERON, prend contact avec elle. Puis en août 1943 il fera venir la mère de Frida chez lui dans la Vienne, elle y restera jusqu’à la Libération.  Son 2°bac en poche, sa mère en sécurité, et traquée par la Gestapo Frida s’enfuit à Megève.

Elle intègre le M.J.S. (Mouvement de la Jeunesse Sioniste). Elle fait la tournée des mairies de l’Isère et de la Savoie pour recueillir des cartes d’alimentation. Le responsable du MJS Otto GINIEWSKI lui confie 15 enfants à conduire à Annemasse, à la gare deux jeunes filles l’attendent l’une d’elle est Marianne COHN, l’auteur du poème « Je trahirai demain ». Marianne arrêtée avec 11 enfants a refusé de les abandonner. Tuée le 8 juillet 1944 son corps atrocement mutilé a été retrouvé après le Libération dans un charnier près d’Annemasse.

Les collègues et amis de Frida à MJS se nomment Fanya et Georgette EWENSZYK, Jeanne LATCHIVER, Léon ROITMAN et Emmanuel le mari de Fanya.

Un jour elle doit remettre à Nice une valise pleine de billet à Joseph WEINTROB, mais comme il vient d’être arrêté, l’argent a servi à monter une société de tourisme pour déplacer les juifs menacés à Nice.

Frida est mutée en janvier 1944 à Toulouse. Son appartement sert de relais avant le passage en Espagne. Elle continue son travail d’agent de liaison en transportant faux papiers, photos d’identité, argent, armes, voyageant entre Toulouse, Bordeaux, Limoges, l’Ariège.

Après la Libération il a fallut retrouver tous les enfants cachés, malheureusement beaucoup n’ont pas retrouvé leurs parents. Il a fallut s’occuper d’eux. Maintenant ils sont grands parents ……

Son témoignage  :

Bonjour à tous

Je me présente

Frida Wattenberg, née à Paris il y a 83 ans.

Pendant la « drôle de guerre », j’étais élève en troisième, pensionnaire au Lycée de Poitiers où j’ai appris la défaite de l’armée française et vu arriver l’armée d’occupation.

A la rentrée, en octobre 1940, j’ai réintégré le Lycée Victor Hugo où j’ai immédiatement adhéré à la cellule gaulliste qui venait d’être créée. Nous étions peu nombreuses, notre travail consistait surtout à mettre des tracts dans les poches des vêtements accrochés dans les couloirs.

Dès octobre 1940 le statut de Juifs a été promulgué. Entre autres, on ne leur permettait plus des métiers en rapport avec le public. C’est ainsi que Renée Lévy, professeur de latin au Lycée a quitté sa fonction. Déjà résistante, elle a été dénoncée en décembre 1941, remise par les autorités de Vichy aux Nazis qui l’ont  condamnée à mort, transférée en Allemagne où elle a été décapitée à Cologne en Août 1943. Elle repose dans la crypte du Mont Valérien.

Fin 1941, j’ai contacté l’O.S.E., Organisation de Secours aux Enfants, organisation juive, car je voulais aider. J’ai alors dirigé un patronage (aujourd’hui on dit un centre aéré). Les enfants juifs étaient interdits de tous les loisirs, ni jardin, ni piscine, ni musée, D’importantes rafles avaient déjà eu lieu le 15 mai 1941sous prétexte de vérifier leurs pièces d’identité, plus de 3000 hommes ont été internés dans les camps du Loiret à Pithiviers et Beaune la Rolande, puis un peu plus tard, de nombreux hommes ont été pris simplement dans un bouclage des rues du XI° arrondissement par la police.

En juin 1942, nous avons été obligés de porter l’étoile jaune avec le mot « juif » imprimé en noir. Le 15 juillet, je revenais de l’oral du bac (à cette époque on le passait en 2 années avec chaque fois un écrit et un oral de toutes les matières).

J’arrive chez nous, ma mère me dit « on ne parle pas du bac, un bruit circule que demain il y aura une rafle » et elle avait envoyé mon frère dormir chez nos parents nourriciers en banlieue. Mais le lendemain c’est ma Mère qui était toujours polonaise qu’on vient arrêter. J’ai pu la faire libérer quelques jours plus tard. Cette rafle dont vous avez sûrement entendu parler est la tristement célèbre Rafle du Vel d’Hiv.

Je continuais toujours mon activité au patronage. La mère d’un enfant vient me demander en Yiddish d’intervenir auprès du directeur de l’école du quartier car elle sait qu’il fabrique gratuitement des faux papiers pour aider ses élèves juifs et leurs familles. Cette femme m’explique qu’elle veut partir en zone non occupée avec sa famille, elle connaît un passeur pour la ligne de démarcation, elle a déjà un lieu où habiter et du travail, mais ne peut partir avec leurs papiers marqués du tampon « Juif » ou « Juive ».

C’est ainsi que j’ai rencontré Monsieur Joseph Migneret le directeur de l’Ecole de la place des Hospitalières St Gervais. Dans ce groupe scolaire laïc, avec maternelle filles et garçons, on allait en classe le jeudi et pas le samedi. Nous savons aujourd’hui que près de 500 élèves de cette école ont été déportés.

Monsieur Migneret, déjà résistant actif, est très affecté quand il voit les nombreuses places vides de ses élèves.

Il a essayé après la Rafle du Vel d’Hiv d’aider tous ceux qui s’adressaient à lui, en leur offrant le gîte dans une chambre qu’il avait à Paris, ou dans son appartement en banlieue à Antony, en leur établissant les faux papiers. Il m’a demandé de l’aider ce que j’ai fait plusieurs heures par semaine.

Je connais 2 élèves revenus adolescents d’Auschwitz, ils ont retrouvé leur directeur très abattu, il est mort peu après les avoir revus.

Les anciens élèves ont fait nommer Juste parmi les Nations Monsieur Joseph Migneret (dossier n°4628 établi le 28 mars 1990).

Monsieur Migneret nous a aussi établi nos faux papiers, carte d’identité, carte d’alimentation à ma mère, à mon frère et à moi-même lorsque nous avons quitté Paris pour la zone non occupée.

Je suis arrivée alors à Grenoble où j’ai rejoint les rangs de la Résistance Juive. Comme tous les résistants de France nous luttions contre l’occupant et de plus nous nous occupions de sauver les juifs en danger constant. C’est ainsi que j’allais dans les différentes mairies de l’Isère, des deux Savoie demander de l’aide. Les maires, amis, nous donnaient chaque mois des tickets d’alimentation. En effet chaque mois les feuilles de tickets changeaient de couleur et nous ne pouvions les prévoir. De plus dans ces villages, j’arrivais à trouver des volontaires pour abriter des personnes en danger. Ces volontaires n’étaient pas des héros, mais simplement des êtres humains prêts à aider ceux en danger même au péril de leur vie.

Nous avons su à cette époque que dans l’Est de l’Europe on tuait aussi les femmes et les enfants juifs. Il a été décidé alors de disperser les maisons d’enfants, en les plaçant chez des particuliers, dans des institutions laïques, dans des institutions religieuses, mais il y avait des enfants impossibles à placer, car ils voulaient vivre dans l’observance que leurs parents leur avaient enseignée à savoir par exemple la nourriture rituelle casher. C’est à ce moment que nous avons cherché les filières pour le passage en Suisse. C’est alors que notre ami, aujourd’hui notre président des Anciens de la Résistance Juive en France, Georges Loinger a contacté Mr Jean Deffaugt maire d’Annemasse une petite ville frontière. S’il était maire, cela signifiait qu’il avait été nommé par le gouvernement du Maréchal Pétain ; on avait dit à Georges Loinger qu’il pouvait essayer de l’approcher. En effet après avoir écouté, Monsieur Deffaugt s’est tourné vers le portrait du Maréchal et lui a dit «  vous savez monsieur le Maréchal, que je vous suis fidèle, mais je ne peux laisser des enfants dans la misère. » Et les passages en Suisse se sont succédés.

Le 31 mai 1944, une accompagnatrice, Marianne Cohn est arrêtée par les Allemands à la frontière avec 28 enfants de 4 à 15 ans. Ils sont internés à l’Hôtel Pax dont les Allemands avaient fait leur Kommandantur et leur prison. Monsieur Deffaugt est intervenu, grâce à lui, les petits seront placés dans un couvent, les aînés resteront à Annemasse, s’ils étaient arrivés à Lyon, ils auraient été déportés sans retour. Monsieur Deffaugt veut faire évader Marianne qui refuse pour éviter des représailles sur les enfants. Quelques jours avant la libération de la région, la Gestapo de Lyon vient chercher Marianne dont on retrouvera plus tard la dépouille mutilée dans un charnier. A la libération de la région par les FFI, Monsieur Deffaugt fera partir les 28 enfants dans un camion vers la Suisse. Monsieur Deffaugt a été fait Juste le 25 février 1966 (dossier178).

Je vous ai ainsi donné des exemples d’aide apportée aux personnes persécutées et pourchassées. Mais pour ce travail, il nous fallait de très nombreuses aides comme ceux qui ont abrité nos enfants, ceux qui ont fermé les yeux quand ils les ont vus se déplacer en groupe dans un petit village frontalier. Oui fermer les yeux était une aide importante.

Je vais finir en vous racontant une histoire presque amusante si le contexte de l’époque le permettait.

J’ai été mutée à Toulouse. Un jour, je suis avec un ami dans le bus, nous voyageons séparés de nos colis comme nous en avons la consigne.

Inconscients, nous descendons du bus oubliant un petit paquet plein de fausses cartes. Nous décidons d’aller au terminus pour essayer de le récupérer. Le préposé auquel nous demandons s’il a trouvé un petit paquet nous demande ce qu’il contient. Léon, mon camarade répond « si on vous le demande, vous direz que vous ne savez pas ». Cet homme nous rend le paquet déjà ouvert, en nous disant « soyez plus sérieux les enfants ».

Cette aide nous a été précieuse, s’il nous avait dénoncés, il y avait là des photos de personnes qu’on aurait pu retrouver, nous aurions été arrêtés et torturés, qui sait la suite. Oui cet homme nous a apporté son aide précieuse.

Ces aides, spontanées ou bien réfléchies, ont permis aux trois quarts des Juifs en France de survivre. Mais n’oublions pas que plus de 76 000 Juifs ont été déportés dont plus de 11400 enfants. Des déportés de France seulement 2551 ont survécu.