A 92 ans, les yeux toujours pétillants de malice, Raoul Tourrette raconte sa guerre. Pas pour se mettre en avant car l’homme est discret bien que chevalier de la Légion d’honneur et officier de l’ordre national du Mérite. « C’est simplement mon devoir pour que 39-45 reste dans les mémoires. Aujourd’hui, j’ai pardonné, mais je n’oublie pas…»

L’esprit toujours vif, retiré dans une maison de Vendôme au côté d’une assistante de vie, Raoul Tourrette, qui a vécu pendant huit ans au Foyer Soleil de Saint-Ouen, garde une belle mémoire qui lui permet de remonter le temps.
Si les détails sont moins nets que par le passé quand il intervenait régulièrement dans les établissements scolaires de la région Centre (42 fois de 2008 à 2009 !) l’ancien résistant a pour la guerre un réel mépris. En France comme à l’étranger puisque Raoul Tourrette s’est rendu plusieurs fois en Allemagne à la fois pour visiter d’anciens camps comme Buchenwald, en compagnie d’autres anciens combattants, mais aussi en individuel pour raviver ses souvenirs, retrouver les traces des descendants de ce contremaître allemand qui, en douce, lui donnait les quignons de pain supplémentaires qui lui ont permis de tenir. Ou encore se retrouver face à des classes de jeunes Allemands accompagné de son ami Bernard Derue, professeur d’allemand au lycée Ronsard, pour traduire fidèlement ses propos d’ancien résistant et prisonnier de guerre. Raconter la résistance, le camp de travail, les marches forcées, la faim, la peur…
Il n’a rien oublié. Surtout pas son numéro de matricule qu’il décline toujours dans un allemand impeccable : « Fallait surtout pas se tromper sinon c’était la schlague…»
Et voilà Raoul Tourrette qui, après guerre, se retrouve à travailler à… France Soir où il côtoie le couple Hélène et Pierre Lazareff. En 1947, il est chargé d’aller chercher au Havre Guillaume Seznec qui revient du bagne de Cayenne après vingt ans de captivité. « A son arrivée, il était assailli de photographes», se souvient-il. En 1952, il sera aussi envoyé à pour suivre l’affaire Dominici en restant quinze jours à l’hôtel pour flairer l’ambiance alors que la polémique enfle dans tout le pays. Pendant une dizaine d’années, il fera aussi partie de la caravane du Tour de France. Passionné de courses automobiles, Raoul Tourrette qui était un grand flambeur devant l’éternel, avait ses habitudes aux casinos de Deauville, Biarritz, Aix-les-Bains.
Marié avec une chanteuse d’opéra originaire de Champigny-en-Beauce, il croisa la route de grands interprètes au cours de voyage au Canada, à la Martinique, au Sénégal, aux USA… avant de s’installer à Saint-Ouen, à l’heure de la retraite.

dates-clés

La mémoire de tout un parcours de résistant

> Le 23 novembre 1921. Naissance à Bordeaux.
> Le 23 mars 1944. Arrestation pour fait de résistance à Bourg-en-Bresse où Raoul Tourrette vit avec sa famille. Envoyé à Marseille à la prison des Baumettes qui sera bombardée car proche du siège de la Gestapo. « Une chance » qui lui vaudra de ne pas être fusillé immédiatement et d’être envoyé à Lyon contrairement à son frère Serge emprisonné aux Baumettes et fusillé le 31 mai à Lyon sous la coupe de Barbie, comme membre du réseau Charette.
> Le 1 eraoût 1944. Déporté de Lyon au camp de travail de Neuengamme, au sud de Hambourg, camp qui sera bombardé quelques jours après son arrivée. Il fait alors partie des commandos de prisonniers chargés à mains nues de décharger les ruines de Hambourg qui arrivent par bateau à Neuengamme.
> Septembre 1944. Les mains en sang, il réussit à entrer dans une équipe d’ouvriers, après avoir prouvé qu’il savait souder à l’arc. Il est aussitôt transféré au bord de la mer du Nord à Wilhelmshaven dans l’arsenal pour réparer les sous-marins et les bateaux de guerre. Grâce à un contremaître allemand « qui apprécie son travail et prend des risques», explique-t-il, il reçoit discrètement chaque jour un croûton de pain supplémentaire ou « un bouteillon de soupe. » Un plus qui lui permettra de tenir le coup. « Dans le camp, pour survivre, on pouvait se battre pour un morceau de pain, se défendre en limant le dos d’une cuillère et manger tout ce qu’on trouvait, même des limaces…»
> Marche de la mort. Après le débarquement des alliés de 1944, les Allemands « vident » les camps. C’est la « Marche de la mort ». Comme d’autres, les prisonniers de Wilhelmshaven rejoignent la baie de Neustadt de la mer Baltique. « Nous étions 850 au départ pour ces 800 km à pied et seulement 30 sont revenus…»
> Le 3 mai 1945. Raoul Tourrette assiste au bombardement par une escadrille anglaise du paquebot « Cap Arcona », véritable camp de concentration flottant où périront 7.000 personnes. Il est à bord d’un autre bateau « Athen » qui a la chance de ne pas être ciblé. Il se retrouve ensuite sur un bateau de la Croix-Rouge à destination de la Suède. C’est dans le camp de Robertsojd Mulsjo que, nourri correctement, il reprendra des forces… passant de 31 à 85 kg en quatre mois !
> Le 11 juillet 1945. Rapatriement par avion jusqu’à Paris. A l’arrivée à l’hôtel Lutétia où transitent des centaines de déportés, il paraît « trop bien nourri pour avoir été prisonnier», lui répète-on.