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Soirées Auteur

Elles sont organisées en coopération entre le Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin et l’Association Mémoire et Espoirs de la Résistance, un jeudi par mois. « Soirée » au cours de laquelle un historien présente et dédicace l’un de ses ouvrages récents. La « Soirée Auteur » débute à 17 heures, dure 1 heure 30, avec un échange avec l’auteur.

Parallèlement à ces soirées un samedi par mois en matinée, Christine Levisse-Touzé, directrice du Mémorial Musée organise une conférence « Point de vue du Conservateur » qui commence à 10 heures et qui dure 2 heures.

Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris / Musée Jean Moulin
23 allée de la 2e DB
Jardin Atlantique
75015 Paris
Tel : 01.40.64.39.44
fax : 01.43.21.28.30

Manifestations

Lancement du Concours National de la Résistance et de la Déportation 2008

CONCOURS NATIONAL DE LA RESISTANCE ET DE LA DEPORTATION

Thème 2007-2008 :

L’aide aux personnes persécutées et pourchassées en France pendant la seconde guerre mondiale : Une forme de résistance

La présentation du thème a eu lieu de 18 décembre 2007 de 13 heures 30 à 16 heures 30 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne – 47 rue des Ecole - 75005 Paris Avec le concours de *Madame Joëlle Dusseau Inspectrice générale d’Histoire-Géographie. *Messieurs Laurent Douzou et Philippe Joutard historiens et des témoins *Mesdames Rachel Jaeglé, Odile de Vasselot, et Frida Wattenberg *Messieurs Angilbert de Franssu et Jean-Raphaël Hirsch

Précisions pédagogiques sur le concours :

Vous pouvez désormais prendre connaissance et télécharger la brochure 2007/2008 du CNRD sur le site de la fondation de la Résistance.

Joëlle DUSSEAU. Introduction de la séance : Joëlle Dusseaux :

Cet après-midi se déroulera de la manière suivante : Une première partie de la séance sera plus spécialement consacrée à l’aide des personnes persécutées et pourchassées qui étaient soit des prisonniers de guerre soit des aviateurs anglais prisonniers ou encore des Résistants de Londres parachutés en France et qui ont été aidés par des Français. Deux témoins, Madame Odile de Vasselot et Monsieur Angilbert de Franssu vont témoigner de leurs actions quant à l’aide qu’ils ont apporté à ces pourchassés, puis Monsieur Joutard conclura cette première partie par un propos plus général d’historien, après lequel nous aurons un cours échange « Questions – Réponses ». Dans une deuxième partie de la séance nous évoquerons plus spécialement l’aide apportée aux familles juives, pendant la seconde guerre mondiale en France.

Première partie de la réunion

Odile de Vasselot

Témoignage : Odile de Vasselot :

Je vais donc vous parler de la ligne « Comète »qui a été fondée pour venir en aide aux aviateurs alliés qui, soit à l’aller soit au retour de leurs missions de bombardement en Allemagne avait été obligés de sauter en parachute au-dessus d’un territoire ennemi ou occupé, leur avion avait eu soit des difficultés mécaniques, soit il avait été atteint par la D.C.A. allemande (la Flak). Ces aviateurs quand ils arrivaient en parachute sur le sol, ne savaient absolument pas où ils se trouvaient dans quels pays étaient-ils, près de quelles villes ?….etc. De plus souvent obligés de s’extraire de leur avion ils étaient blessés et à l’atterrissage combien se sont fait des entorses et ne pouvaient que marcher difficilement. Imaginez donc toute l’aide qu’il fallait apporter à ces malheureux qui étaient en uniforme et qui le plus ignoraient le langue du pays dans lequel ils venaient d’arriver. La caractéristique première du réseau « Comète » était de recueillir et de faire sortir, des pays occupés par les Allemands (en Europe de l’Ouest : Les Pays-Bas, la Belgique, Le Luxembourg et la France ) des aviateurs et de les accompagner au cours d’un long voyage aux pieds des Pyrénées et de la frontière franco-espagnole, afin qu’ils puissent ensuite traverser l’Espagne pour atteindre Gibraltar et rejoindre l’Angleterre afin de reprendre le combat.

La première aide que l’on devait apporter à ces aviateurs anglais, américains ou canadiens, consistait à leur fournir de « vrais – faux papiers », c’est à dire essentiellement une carte d’identité. Nous avions des amis dans beaucoup de Mairies, qui nous fournissaient les tampons, les cachets et les visas nécessaires. Il n’y avait plus alors qu’à remplir les formulaires vierges et à y coller la photo de l’intéressé. Les aviateurs anglais ou américains étaient munis d’un « kit de survie » qu’ils cachaient dans une ceinture, ce « kit de survie » comprenait entre autre un jeu de six photos de l’aviateur en civil. Parfois, bien imprudent, certains de ces jeunes aviateurs en guise de souvenir donnaient ces photos aux jeunes femmes qu’ils rencontraient …….Alors il fallait refaire les photos de ces « boys » dans une pièce sombre ou dans un studio improvisé au fonds du jardin par exemple…….

Autre aide à fournir très vite à ces jeunes hommes, était la fourniture de vêtements civils, pas très facile à trouver du fait des restrictions. En général et à condition d’entretenir de bons rapports avec les personnes qui travaillaient dans les lingeries de nettoyage (aujourd’hui des pressings) on arrivait à se procurer t des habits à la taille de ces « boys ». Parfois il y avait aussi des dons, souvent aussi il nous fallut demander des parachutages, en particulier pour les manteaux d’homme.

Il fallait ensuite fournir des tickets de rationnement aux familles qui hébergeaient provisoirement ces aviateurs. Dans le domaine de l’alimentation les restrictions étaient, pendant l’occupation très contraignantes. Chaque mois il fallait aller retirer à la Mairie des cartes pour lesquelles il y avait un certain nombre de tickets pour le pain, la viande, le sucre….etc. On ne pouvait pas demander aux logeurs – ceux chez qui les boys étaient cachés – de nourrir ces derniers à leurs dépens et à ceux de leur famille. Grâce à la complicité des maires et des employés municipaux ces compléments de tickets permettaient à ces familles à la fois de s’alimenter et de subvenir aux besoins de leurs hôtes.

Parmi les « Helpers » du verbe « Help » qui veut dire aider, un nom que les Anglais donnèrent très vite, à Londres, à ceux qui venaient en aide aux leurs. Il faut aussi parler des soins médicaux, prodigués aux blessés, grâce à la complicité des médecins et des pharmaciens.

Enfin le principal volet de l’aide et c’était le but du réseau « Comète » : nous devions convoyer, c’est à dire accompagner ces aviateurs durant leur voyage en train, depuis le lieux où ils étaient hébergés, en Hollande, en Belgique ou dans le Nord de la France, jusqu’à Dax ou dans une autre ville sur Sud-ouest. Pour le retour des aviateurs en Angleterre, la Ligne Comète avait opté pour l’itinéraiare suivant : Leur faire traverser la France en train du nord au sud, puis leur faire franchir les Pyrénées à pied avec un guide. L’Espagne n’était-elle pas neutre ? Il y avait donc encore un Ambassadeur du Royaume Uni à Madrid et des missions diplomatiques dans toutes les grandes villes. Nous leur remettions donc nos boys qu’ils faisaient entrer dans le territoire de Gibraltar : base anglaise. Ce n’était pas le chemin le plus court, certes, mais cela paraissait plus simple que de recourir aux sous marins alliés qui croisaient au larges de la Bretagne.

Il fallait bien sûr, accompagner les boys tout le long de ce voyage, depuis leur point de chute jusqu’à San Sébastien. C’était le rôle des convoyeurs. J’étais moi-même ce que l’on appelait une « convoyeuse » et comme toutes les « convoyeuses ou convoyeurs » nous ne nous connaissions pas. Nous ne connaissions en fait que la personne qui nous confiait la mission et la personne à qui nous devions remettre le pilote. Par prudence comme tous les réseaux nous étions comme nous le disions très « cloisonnés ». Ces longs voyages se faisait pas étapes. Par exemple pour franchir la frontière franco-belge nous ne prenions jamais de train direct mais successivement les trains omnibus, des cars et parfois les étapes se faisaient à pieds, souvent la nuit. A la frontière « un passeur » nous faisait traverser la frontière par des chemins de contrebande et arrivé en France nous rejoignons Lille, de nouveau par car avant de prendre le train pour Paris. A cette époque les trains étaient bondés et le voyage durait des heures, debout dans des wagons très peu chauffés et il fallait être très attentif à la sécurité des pilotes dont nous avions la charge. Les moments les plus dangereux à la fois pour nous et pour eux étaient l’arrivée gare du Nord à Paris d’autant que ces hommes souvent très grands avaient des allures plus militaires que civiles et des habitudes de démarche très décontractée mains dans les poches ! ! ! qui dénotaient par rapport à la foule parisienne que nous croisions. Arrivée à Paris, par le métro je conduisais les aviateurs dans une cache, une planque disait-on, près du parc Monceau où ils allaient rester quelques jours avant d’être pris en charge par une autre équipe qui allait les conduire vers la frontière espagnole où ils passeraient vers Gibraltar pour reprendre ensuite le combat. N’oublions pas de citer le rôle important et sans doute le plus dangereux de tous : celui des logeurs. Alors que les convoyeurs pouvaient faire semblant d’ignorer ceux qui voyageaient à côté d’eux, les logeurs ne pouvaient pas dire qu’ils ne connaissaient pas ceux qui couchaient dans la chambre de leurs enfants. Et puis il y avait les voisins, dont la principale occupation était de regarder ce qui se passait à côté, qui entrait, qui sortait….et la boulangère qui soudain se demandait : Pourquoi Madame X… prend tout ce pain aujourd’hui ?…. Et la femme de ménage qui sentait l’odeur du tabac passer sous la porte de la pièce que l’on avait justement fermée à clé ce jour là…. Ainsi ces logeurs « qui n’avaient pas la joie de l’action » et qui ne pouvaient ce mettre à « l’abri » risquaient non seulement leur vie mais aussi celle de tous les leurs. Ils étaient tout simplement héroïques. Et malgré tous ces dangers, on n’a jamais manqué de logeurs.

Enfin, il faut l’avouer vis à vis des « convoyeuses » (parce que c’était en général des jeunes filles) les Allemands avaient moins de méfiance !

Engilbert de FRANSSU

Témoignage d’Angilbert de Franssu :

Etant invité à évoqué ici en quelques minutes certains événements particuliers du passé qui, nous dit-on, doivent entrer dans le cadre de la Résistance, Je me limiterai donc à rappeler certains faits personnels vécus au cours de l’épisode 1940 à 1941.

Dès mai 1940, alors que mon père ancien combattant de la guerre 14 -18, officier de réserve père de famille de 7 enfants, engagé volontaire en 1939 et blessé à la défense d’AMIENS était emmené prisonnier en Allemagne, toute ma famille fut contrainte d’évacuer. Nous nous sommes trouvés seuls, mon jeune frère de 15 ans et moi-même de 18 ans dans la propriété familiale.

Du fait de cette circonstance particulière, j’ai été promu tout d’un coup responsable de l’exploitation familiale agricole dans notre petit village entre AMIENS et ABBEVILLE, région ou la guerre sévit. En effet durant une dizaine de jours la bataille fit rage dans la vallée de la Somme. Cette bourgade de FRANSU, non loin de la côte de la MANCHE, occupée en permanence par les troupes allemandes se succédant sur place, devint en même temps un repaire de résistants français, anglais et écossais, tenus de se cacher de l’occupant afin d’échapper aux redoutables représailles de la captivité

Or il existait à l’époque, sur la commune voisine de DOMART en PONTHIEU, un gigantesque camp de transit de soldats anglais et français prisonniers des Allemands. Il fallait impérativement s’organiser pour les soutenir.

C’est pourquoi nous avions convenu de venir chaque soir avec le maximum d’amis et de voisins leur apporter vivres et vêtements civils, dès que les sentinelles avaient le dos tournés afin que de nombreux prisonniers puissent s’évader. Ceux-ci par la suite cherchaient à se cacher un peu partout dans les maisons accueillantes du village, les granges, les greniers, les meules de paille etc. Ce qui leur permettait, pendant la journée de s’occuper des travaux des champs rendant ainsi de grands services à ceux qui les hébergeaient (les fermiers étant partis à la guerre).

A l’exception des britanniques, tous parlaient notre langue et de ce fait rendus en civils, pouvaient aisément se faire passer pour des réfugiés aux yeux des Allemands

C’est donc à ce moment là que je pris l’initiative d’héberger tour à tour dans les communs de notre propriété, de cacher à la barbe des Allemands, de nourrir et de pourvoir en vêtements civils ceux des soldats ou aviateurs anglais évadés qui m’étaient acheminés clandestinement. Ceux qui vinrent ainsi se succéder dans une cache aménagée dans la soupente d’un grand grenier à foin , étaient tenus de se dissimuler en permanence au regard de l’ennemi, et vivant de la sorte une situation très délicate : ils étaient des sans papiers !

Je pris alors le risque de me faire attribuer, à chaque changement de Kommandantur, au village de FRANSU , ou dans les communes avoisinantes, soit tous les 3 ou 4 jours un nouvel AUSWEISS, établi personnellement au nom d’Angilbert de FRANSSU.

Ces AUSWEISS successifs étaient, l’un après l’autre remis à chacun des soldats britanniques à titre de sécurité. Partant ainsi sous mon identité pour fuir la botte allemande. Un tel laissez-passer était indispensable pour pouvoir circuler librement dans le département. On pouvait en redemander sans difficultés auprès des autorités. Grace à la coopération efficace des maires des communes à proximité, chacun des partants quittait ainsi l’Abri en possession du dit AUSWEISS et, pour éviter les soupçons, muni d’un instrument aratoire, tel une fourche à l’épaule ou une brouette de fumier entre les mains. Suivant un accord convenu, ils devaient déposer l’instrument en question au pied d’une meule de paille, précisée à l’xtérieur du village. De la sorte, prirent aussi pension dans cette cache de la ferme des aviateurs récupérés après de violents combats aériens.

Combien furent-ils , en tout, à se succéder dans cette cache durant ces longs mois ?, une trentaine environ.

Combien de temps séjournaient-ils ainsi ? les uns une semaine, les autres un mois et même jusqu’à trois mois (DAVID l’Ecossais et ses trois copains).

Les habitants du village finissaient par être au courant de nos manœuvres clandestines qui se prolongeaient depuis de nombreux mois.

Des perquisitions avaient lieu régulièrement, mais avec la malice et la ruse on pouvait défier la méfiance pourtant pointilleuse de l’occupant allemand. Cependant au fil des jours la situation se confirmait dangereuse.

Le stratagème des AUSWEISS ayant été éventé, la multiplicité de demande de ces documents nominatifs devenant suspecte, je pris le parti d’utiliser le dernier AUSWEISS à mon profit en juin 1941 et gagner la zone libre, par les mêmes filières suivies par mes prisonniers évadés (Abbeville, Bourges St-Amand-Monrond avec les mêmes passeurs : Marlière, Le Bret, et Ruech )

Recherché en effet par les Allemands, et ayant restitué l’exploitation agricole à mon père revenu de captivité à titre d’ancien combattant 14-18, je décide de rejoindre en Tunisie, les forces alliées se préparant au débarquement en Afrique du Nord. Je m’engage dans l’armée d’Afrique et reçois le baptême du feu dès la reprise des combats contre les forces de l’Axe, le 19 Novembre 1942 dans l’Enfer de Medjez el Bab en TUNISIE et débarquais le 18 août 1944 sur un char de la 1ère D.B. de l’armée de Lattre de Tassigny allant de la Provence au Rhin du Rhin au Danube, et du Danube à l’Autriche.

On peut ajouter ici qu’une grande partie de mes camarades de combat étaient comme moi des évadés de France ayant par atavisme une certaine idée de la France, épris d’un esprit de revanche et d’une détermination farouche de braver tous les dangers.

Hélas un très grand nombre d’entre eux sont tombés en route, « Ne les oublions pas ». C’est à ce prix, il y a soixante ans que la France fut libérée

Après ces deux témoignages qui concernent l’aide apportés à des aviateurs alliés et à des prisonniers évadés, sur cette forme de Résistance première synthèse du :

Philippe Joubard

Professeur Philippe Joutard :

Au travers de ces deux témoignages on voit quelques caractéristiques de l’accueil et de l’aide apportés aux pourchassés. Des points communs et aussi quelques différences entre l’accueil aux soldats prisonniers évadés ou l’accueil aux aviateurs anglais, américains et canadiens ainsi qu’aux Juifs dont on parlera dans une deuxième partie. Le premier point commun de ces deux premiers témoignages est le symbole d’une résistance de la « quotidienneté », c’est dire d’une résistance qui n’implique pas de résistants confirmés (j’ose employer l’expression de Résistants professionnels) ou d’une résistance armée, mais qui concerne très directement une autre société : qui est la famille. Cette résistance dite « familiale » explique une présence plus importante du rôle joué par les femmes et aussi par les enfants dans cette Résistance. Autour de ce cercle familiale vont se greffer des complicités qui seront par exemple celles des commerçants comme l’a bien montré Madame Odile de Vasselot avec le pressing et la laverie pour se procurer des vêtements. Des complicités plus large ensuite celles des autorités locales comme le maire et ou les employés municipaux quand il va s’agir de fabriquer des faux-papiers pour tous ces pourchassés. Dans le village (et c’était plus facile que dans les grandes villes) parfois on bénéficiera même de la complicité du gendarme. Ainsi c’est toute une chaîne de solidarité qui va permettre de sauver ces pourchassés. Il y a concernant l’aide apportée aux aviateurs, qui sont souvent plusieurs et qui souhaitent rester groupés, par solidarité (la solidarité de la langue) une différence. Différence, dans la mesure où pour aider des hommes, rester groupés, parfois blessés, qui ne parlent pas le français ou très mal, qui portent un uniforme…etc. seul un réseau peut les prendre en charge pour subvenir à leurs besoins, c’est l’exemple du réseau « Comète » que vient d’évoquer Madame Odile de Vasselot. Un réseau est une organisation hiérarchisée, dont les chefs sont en général à Londres, avec des agents et de nombreux relais dans les pays occupés, relais qui permettent d’acheminer sur plusieurs jours, au cours d’un long voyage où les dangers sont multiples ces aviateurs qui doivent ensuite reprendre le combat. Ces jeunes pilotes vont avec leurs convoyeurs traverser les pays occupés, traverser les frontières et vivre de véritables aventures qui par la suite, deviendront de beaux sujets de romans ou de films dans les années 50/60. Imagination et sang froid sont nécessaires à ces convoyeurs pour accompagner ces aviateurs peu habitués à la clandestinité, avec leur physique aussi peu ressemblant que possible aux hommes de nos villes et de nos campagnes, avec leur accent, même quand ils connaissaient quelques mots de notre langue !. Ces réseaux ou ces filières d’évasion pour réussir dans le sauvetage de ces hommes, malgré leur organisation, ont bénéficié d’un environnement de plus en plus large de complicités, à tous les niveaux de la société civile française. Au fur et à mesure que la guerre et l’occupation se poursuivaient ces complicités se renforceront, s’étendront malgré les propagandes et en particulier celle de Vichy et on peut affirmer qu’à partir de 1942 l’opinion devient de plus en plus favorable aux Alliés. En conclusion de cette première partie, posons-nous la question : Qu’est-ce qui conduit ces femmes et ces hommes à s’engager pour aider à sauver des prisonniers évadés, des aviateurs, des familles juives, des résistants recherchés…. ? Certes un sentiment « d’humanité » voir de compassion mais ce n’est sans doute pas un motif suffisant, tout au plus, un tel sentiment permet-il de ne pas dénoncer, de « fermer les yeux », de donner une aide ponctuelle. Il n’est pas assez fort pour expliquer à lui seul un tel engagement, au péril de va vie, pendant plusieurs années. Un sentiment plus fort explique d’avantage cet engagement : c’est celui d’une tradition patriotique, souvent quand ses parents ou ses très proches ont pris part à la 1ère guerre mondiale. L’ouverture d’esprit et l’éducation, souvent religieuse, expliquent aussi cet engagement ainsi que l’absence de préjugé vis à vis de tel ou tel communauté ou pays. Dans ces années là, il ne faut pas oublier que même en France les Juifs sont victimes de préjugés raciaux très fort que la propagande allemande et celle de Vichy entretiendront. Enfin, bien sur des choix politiques et personnels expliquent cet engagement

Beaucoup de femmes et d’hommes après ces premiers engagement, à sauver et cacher des prisonniers évadés, des aviateurs, des résistants recherchés, des familles juives, passeront à une autre forme de résistance plus active encore plus dangereuse qui sera celle de la résistance armée

Deuxième partie de cette séance consacrée à l’aide apportée aux familles juives et aux enfants juifs sauvés :

Rachel Jaegle

Rachel JAEGLE

Je suis très émue hier soir mon téléphone a sonné, c’était le gendre d’une dame qui s’est éteinte hier, à 94 ans. Cette dame, une institutrice c’est celle qui nous avait caché, sauvé pendant très longtemps, maman, ma sœur et moi. Je ne pouvais pas être auprès d’elle aujourd’hui. J’ai rappelé aujourd’hui pour dire « ma façon de rendre hommage à Madame Devauchelle que nous appelons Yette sera de parler d’elle à tous les jeunes qui seront là » Cette dame lorsqu’elle nous a caché et lorsque je lui ai demandé longtemps après comment et pourquoi elle l’avait fait, elle m’a dit deux choses, qui à mon avis sont encore valables aujourd’hui : « tu sais je n’ai rien fait d’extraordinaire » et quand je lui ai dit « et ça ne vous a pas fait peur : Ecoute il fallait savoir ce qu’on voulait » Voilà c’est ce que l’on appelle les justes. Toute ma pensée est auprès d’elle et je tiens à lui rendre hommage devant vous aujourd’hui. Je fais partie d’une famille d’immigrés. Ma famille a quitté la Pologne dans les années 20 à la suite des pogroms dont vous avez surement entendu parler. Mon grand-père était rabbin dans le village il a été au cours d’un pogrom attaché à la queue d’un cheval et on a envoyé le cheval au galop dans le village. Mon grand-père en est mort, maman avait huit ans, elle s’est mise au travail. Et progressivement toute la famille est venue s’installer à Paris. Simplement la nuit lorsque grand-mère hurlait et faisait des cauchemars en criant : « Sauvez-vous ! sauvez vous ! ils arrivent ! » il suffisait que je lui caresse la joue et que je lui dise, « grand-mère on n’est plus en Pologne on est à Paris on est en France allez dors ! » et l’image de la France et de Paris était telle que ma grand-mère apaisée, comprenait que les choses avaient changées, ce que ses enfants, mes parents, ont crus aussi. Le 19 mai 1941, j’ai 6 ans, on frappe à la porte. C’était un policier de ceux qu’on appelait les hirondelles, parce qu’ils avaient une grande pèlerine et quand ils descendaient la rue de Belleville à bicyclette, ça volait et donc c’est une hirondelle qui apporte un petit papier que je vous lis : C’est moi qui le lui ai lu j’avais 6 ans. « Monsieur Segal est invité à se présenter en personne, accompagné d’un membre de sa famille ou d’un ami, le 14 mai 1941 à 7 heures du matin pour examen de sa situation, prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas aux jours et heures fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères. Cela venait de la Préfecture de Police cela ne venait pas de la Gestapo. C’était signé : « pour le commissaire de police », et prière de rapporter la présente convocation. Le matin à 6 heures ma mère nous a conduites chez une voisine. Papa qui pensait qu’il était convoqué à 7 heures en règle pour pouvoir aller travailler après, n’est jamais revenu et il est parti pour Auschwitz par le convoi numéro 5 de juin 1942. 01-14-20 Je voudrais simplement dire parce que cela me semble actuel : Que lorsque j’ai demandé ensuite les documents relatifs à mon père aux Archives Nationales, j’en ai la copie là elle figure dans un livre que nous avons édité, : Autorité qui a décidé l’internement : Préfecture de Police Motif de l’internement : « En surnombre dans l’économie nationale » c’était le 14 mai 1941. Il reste dans le camp de Beaune-la-Rolande les fameux camps du Loiret, pendant un an et en juin 1942, nous recevons une lettre où il dit qu’il part pour une destination inconnue, c’est quelques jours avant la rafle du « Vel’d’hiv ». La rumeur court mais personne ne pense personne ne croit que l’on va arrêter les femmes et les enfants, Dans la cour de la maison où j’habitais la maison ouvrière de la rue de Belleville, les pères se cachent dans les ateliers de cuir, de confection, les femmes et les enfants restent dans les appartements. Très tôt le matin on frappe très fort à la porte : « Police ouvrez ! Police ouvrez ! » Ma sœur de 5 ans et moi nous sommes blotties sous l’édredon, ma mère ouvre, un policier entre et lui tend une feuille : « vous êtes madame Segal ? » « Oui ! » « Vous avez deux filles Francine, Rachel où sont-elles ? » Maman lui dit « voilà elles sont là, sous l’édredon » Le policier lui dit « vous les habillez, vous prenez quelques affaires et vous me suivez » Ma mère avec son fort accent polonais lui a dit : « Monsieur, Mon mari est parti, il a été arrêté il y a un an, il est parti pour une destination inconnue et depuis je n’ai pas de nouvelle, vous pouvez me dire où il est ? C’est où la destination inconnue ? » Le policier répond « Ecoutez madame je fais mon travail je ne peux pas vous répondre, je vous en prie, habillez vos filles et suivez moi, vous me faites perdre mon temps ». Maman lui dit j’ai une deuxième question « vous nous emmenez où mes filles et moi, vous nous demandez de vous suivre mais vous suivre où ? » et dans l’escalier j’entendais les pleurs les hurlements de tous mes petits voisins la petite Micheline 3 ans sa sœur 6 ans son frère 9 ans, Micheline ne voulait pas partir sans un petit panier, elle avait l’habitude quand elle allait aux Buttes-Chaumont d’avoir un goûter, un jouet et j’ai entendu le policier au dessus lui dire ça suffit mettez lui quelque chose dans son panier qu’elle arrête de pleurer et on y va. Le policier a répondu à la question de Maman très correct « Madame, Je ne sais pas je ne peux pas vous répondre, j’obéis aux ordres, ne me faites pas perdre mon temps, habillez vos filles et suivez moi ». A ce moment j’ai vu ma mère aller chercher ses grands ciseaux de couturière sur sa machine à coudre, de mon lit j’avais l’impression qu’elle avait une épée à la main. Elle a planté les ciseaux sous le cou du policier. « Voila Monsieur je vous donne ce qu’il faut, vous êtes un homme, puisque vous avez le courage, vous et vos amis, d’emmener des femmes et des enfants sans leur dire où, vous êtes courageux et bien vous nous tuez sur place mes filles et moi je ne bouge pas ». Le silence s’était fait dans l’escalier je me souviens du contraste entre le silence de l’escalier et le va et vient des ouvriers allant travailler dans la cour. Et là j’ai vu le policier basculer, maman lui avait dit ma fille est malade, c’était moi, je ne l’emmènerai pas. Et soudain le policier a changé complètement de comportement, il lui a dit « Madame l’opération est prévue sur 2 jours, je reviendrais vous chercher demain matin, si vous trouvez un voisin ou une voisine qui veuille bien sortir, je n’ai pas le droit de vous laisser sortir, pour aller chercher un médecin, si ce médecin accepte de venir et qu’il accepte de faire un certificat disant que votre fille n’est pas transportable, je vous laisse la soigner aujourd’hui, et je reviendrais demain vous chercher vous et vos filles ». Ce qui était un acte de courage extraordinaire, Parce que ce policier, je l’ai su bien longtemps après, dans une circulaire que vous pouvez vous procurer circulaire qui s’intitule - Consignes aux agents capteurs – c’est le terme qui est employé – cette circulaire leur dit « vous n’avez pas à discuter, vous n’avez pas à vous occuper de l’état de santé, vous devez confier les animaux aux concierges mais vous ne devez pas confier les enfants aux voisins, vous n’avez pas à perdre de temps vous ne devez pas prendre de décision, vous devez emmener les enfants au centre et c’est là que la décision sera prise par le commissaire ». Autrement dit mon policier, je dis mon policier car je lui garde une grande reconnaissance, mon policier il a désobéis en tout. Il a donné un magnifique exemple de désobéissance complète. Ce n’était pas terminé il fallait aller où se réfugier. D’abord chez une voisine qui est allé chercher le médecin qui a fait un certificat disant que la petite Rachel n’était pas transportable, le policier est parti. Mais où aller se réfugier ? Maman ‘est allé voir une couturière avec qui elle travaillait dans le quartier, qui nous a caché, première étape, solidarité dans le travail elle nous a cachées dans son atelier. Quand on frappait Maman allait dans la cour, se cachait dans les toilettes, ma sœur et moi, ont était planqué sur un rayonnage derrière les tissus il ne fallait pas broncher. Après on a été cachées dans une maison d’enfants, et puis après chez une nourrice à Champigny-sur-Marne je vais raconter juste un épisode : Ma petite sœur à qui on reprochait toujours à 4/5 ans de ne pas parler yiddish comme les enfants d’immigrés maintenant parlent la langue de leur pays d’origine. Ma petite sœur ce jour là, par miracle, elle a compris qu’elle pouvait parler yiddish et elle est allé parler yiddish au soldat allemand qui montait la garde sur la voie ferrée derrière. Vous imaginez l’angoisse, je suis allé voir le soldat allemand, c’est vrai que lorsque on est enfant, c’est vrai de tous les temps et tous les lieux, on a des réactions insoupçonnées. J’ai dit au soldat allemand : « vous entendez comme elle parle mal, elle veut parler comme vous, comment on dit un train, comment on dit un casque, comment on dit …etc. » J’ai pris ma sœur derrière la porte et je lui ai mis une raclée qu’elle sent encore à soixante dix ans. Elle s’est rendu compte qu’il ne fallait pas dire ni faire n’importe quoi, et ça été horrible pour moi, l’aînée, d’avoir aussi ce rôle de surveillante permanente. On ne pouvait pas rester là, alors c’est cette personne dont je parlais tout à l’heure, Madame Devauchelle, institutrice, qui venait d’accoucher, et cherchait quelqu’un pour garder son bébé. On lui a parlé de maman et de nous deux et elle a dit « je prends » officiellement maman gardait son bébé et nous toutes les deux étions cachées aux Lilas. On ne pouvait plus rester là, il y avait des bombardements, Alors son père qui était directeur d’école dans un petit village de Charente est venu nous chercher. Il ne nous avait jamais vu il a dit à sa fille : « vous allez tous être embarqués cette femme, ses enfants, toi, tes gosses, ton mari », je m’en occupe. Il nous a trouvé une famille d’accueil il est venu nous chercher en train, jusqu’à Rochefort-sur-Mer. Arrivé à Rochefort patatras Gestapo, contrôle de police. Monsieur Vort me dit « tu tiens ta petite sœur par le main, tu ne me suis pas, tu vas à l’autre bout, tu te débrouilles pour sortir de la gare, tu vas voir une charrette, devant cette charrette tu verras une jument, tu demanderas si cette jument s’appelle Nénette » Moi qui venait de Belleville vous imaginez si je savais reconnaître une jument ou pas…Miracle la jument s’appelait Nénette. Le Monsieur m’a dit « tu montes avec ta sœur et tu te tais ». Et une fois Monsieur Vort arrivé, nous sommes partis vers un petit village, Mussang, où nous sommes restées jusqu’à la Libération. Il y a eu une chaîne de Solidarité extraordinaire, à mes yeux ce n’est pas la Résistance avec un grand R. c’est une vraie forme de Résistance. Pour que les gens puissent nous cacher aussi longtemps il ne fallait pas seulement de l’humanité il fallait aussi de la constance et il fallait une sorte de réseau aussi. Je voudrais citer deux autres exemples, une amie cachée lorsqu’une arrestation a eu lieu, quelqu’un a été la chercher dans l’école, l’a sorti de l’école, et pendant plusieurs jours on les a caché de ferme en ferme. Second exemple, dans une autre école du 20° la directrice avait dit à mon amie Rachel : « Si la femme de service vient, quand tu la vois tu ne poses pas de question tu prends tes affaires et tu la suis, » et elle l’emmenait à la cave, c’est-à-dire que la police était dans l’école. Il y a eu mille exemples de Résistance extraordinaire, de gens qui ne se considéraient pas comme des héros. Qui comme l’a dit Madame Devauchelle n’ont rien fait d’extraordinaire, mais ont réussit à faire barrage à d’autres gens ordinaires qui ont obéit de A à Z.

A la question de Yaël Science Po : « Comment a-t-on manifesté de la reconnaissance aux personnes qui ont caché des juifs ? ». Réponse de Rachel : Je voudrais d’abord vous citer une feuille de présence que j’ai sous les yeux, elle est d’une personne qui est dans la salle, due sa modestie en souffrir, la fille de Jean Bouchardot qui anime le CERCIL à Orléans « le Centre de Recherche sur les Camps d’Internement du Loiret », qui nous donne de nombreuses archives. Or sur une feuille de présence de prisonnier de Pithiviers je vois Fauconneau-Dufresne, célibataire, motif de l’internement : ami des juifs, etc. Ceci pour répondre à la question : « quid des familles d’accueil qui étaient payées » qui ne pouvait qu’être mineure, je ne sais pas avec quel argent nous aurions pu les dédommager et même s’il y avait eu un petit dédommagement ce n’aurait eu aucune commune mesure avec l’engagement et le risque, que prenaient ces familles, je crois qu’il faut le dire cela me semble être un faux débat. Deuxièmement je suis très reconnaissante à la Fondation de la Résistance et à la Fondation de la Déportation et au jury du concours parce que c’est quelque chose pour ma part qui me pesait depuis longtemps. J’ai toujours fortement regretté que ce ne soit pas la République Française qui reconnaisse l’acte de Résistance de ces familles qui se sont engagées. Actuellement la Médaille des Justes leur rend hommage, mais ils ne sont pas pris en compte dans l’éventail des reconnaissances de la France. J’en donnerai un exemple j’étais jeudi à Alençon, avec plusieurs responsables de Résistants ici présents, dont Monsieur Vico, et le responsable local de l’Office des Anciens Combattants me disait ceci nous ne savons pas dans chaque département quelles sont les personnes qui se sont engagées, quelles sont les personnes qui sont entrées en Résistance de la façon que nous abordons aujourd’hui. Ce qui veut dire que jusqu’à cette cérémonie récente au Panthéon en hommage aux Justes il n’y avait pas de prise en compte et je le regrette beaucoup de la part de la République vis-à-vis de ces personnes. Donc merci aux deux Fondations, de leur rendre hommage, de les mettre en scène, je dirais il était grand temps. Je dirais enfin. En ce qui concerne les relations que l’on peut avoir avec eux, je ne crois pas être une exception, une des personnes qui m’a caché, est décédée, hier soir le téléphone sonnait, et je suis resté en relations très très étroites, pas tout de suite, Je souscris à ce que dit Jean Hirsch, pendant très longtemps, je crois qu’il faut mesurer que c’était impossible, l’urgence c’était de survivre et tenir le coup. Quand quelqu’un demandait si on avait été désespéré, si je vous disais que paradoxalement je n’ai jamais perdu espoir pendant la guerre, on se battait, on était au créneau, il fallait. Mais après la guerre bon sang que ça été dur de redémarrer de croire à quelque chose repartir. Je crois qu’il faut vraiment que vous le mesuriez, c’est quelque chose d’indicible et grâce à toutes ces relations retrouvées après, il y a quelque chose qui est à nouveau né. L’institutrice qui m’a cachée elle avait un autre mérite extraordinaire, comme on ne bougeait pas dans la journée on était planqué rideaux fermés, on ne mettait pas le nez dehors ce n’était pas facile pour des mômes rester comme ça. Quand elle rentrait elle m’installait devant une table en disant « maintenant à toi ». Effectivement je suis restée longtemps sans aller à l’école. Quand longtemps après car on s’est perdu de vue pour différentes raisons, je me suis précipitée pour la voir avec mon mari, je lui ai apporté des photos de mes enfants, je lui ai dit voyez c’est grâce à vous. Je suis maman, je vais être grand-mère et puis je suis prof d’histoire. Elle m’a dit tranquillement « eh bien tu vois je savais bien que je ne perdais pas mon temps ». Voyez cette simplicité extraordinaire je trouve ça absolument magnifique et c’est ça que j’aimerai vous faire partager. D’autres familles sont dans le même cas. C’est pour moi une seconde famille je tiens à le dire et ça ne suffit pas et je me sentirais redevable si moi aujourd’hui j’étais indifférente à ce qui m’entoure. Je voudrais dire que très très souvent quand des gens qui m’entourent me disent qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais été à ta place ? ou qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais été à la place des gens qui t’on cachée ? Je me dis moi « que fais-tu toi aujourd’hui, es-tu capable devant des situations difficiles, devant des gens qui ont besoin d’être aidés parce que ils sont pourchassés et menacés, est-ce que toi tu as le courage de faire quelque chose ? ».Ou tu te contentes de dire : « merci ! » Je dois dire que ça, la citoyenneté actuelle, la résistance civile actuelle c’est quelque chose qui me tient à cœur, je trouve ça absolument magnifique et c’est ça que j’aimerais vous faire partager. Il me semble que la meilleure façon, la plus belle, de remercier ceux qui ont eu le courage de me permettre d’être là aujourd’hui avec vous c’est de faire quand la situation l’exige, à chacun de juger de faire exactement la même chose qu’ils ont fait. Je ne fait pas d’amalgame bien sûr il n’y a jamais de situation identique, l’histoire ne se répète pas. Mais savoir, des fois désobéir c’est utile, la preuve c’est ça que j’ai retenu. Si de temps en temps je peux faire comme eux c’est une très belle façon de leur rendre hommage.

Frida Wattenberg

Je me présente : Frida Wattenberg, née à Paris il y a 83 ans. Pendant la « drôle de guerre », j’étais élève en troisième, pensionnaire au Lycée de Poitiers où j’ai appris la défaite de l’armée française et vu arriver l’armée d’occupation. A la rentrée, en octobre 1940, j’ai réintégré le Lycée Victor Hugo où j’ai immédiatement adhéré à la cellule gaulliste qui venait d’être créée. Nous étions peu nombreuses, notre travail consistait surtout à mettre des tracts dans les poches des vêtements accrochés dans les couloirs. Dès octobre 1940 le statut de Juifs a été promulgué. Entre autres, on ne leur permettait plus des métiers en rapport avec le public. C’est ainsi que Renée Lévy, professeur de latin au Lycée a quitté sa fonction. Déjà résistante, elle a été dénoncée en décembre 1941, remise par les autorités de Vichy aux Nazis qui l’ont condamnée à mort, transférée en Allemagne où elle a été décapitée à Cologne en Août 1943. Elle repose dans la crypte du Mont Valérien. Fin 1941, j’ai contacté l’O.S.E., Organisation de Secours aux Enfants, organisation juive, car je voulais aider. J’ai alors dirigé un patronage (aujourd’hui on dit un centre aéré). Les enfants juifs étaient interdits de tous les loisirs, ni jardin, ni piscine, ni musée, D’importantes rafles avaient déjà eu lieu le 15 mai 1941sous prétexte de vérifier leurs pièces d’identité, plus de 3000 hommes ont été internés dans les camps du Loiret à Pithiviers et Beaune la Rolande, puis un peu plus tard, de nombreux hommes ont été pris simplement dans un bouclage des rues du XI° arrondissement par la police. En juin 1942, nous avons été obligés de porter l’étoile jaune avec le mot « juif » imprimé en noir. Le 15 juillet, je revenais de l’oral du bac (à cette époque on le passait en 2 années avec chaque fois un écrit et un oral de toutes les matières). J’arrive chez nous, ma mère me dit « on ne parle pas du bac, un bruit circule que demain il y aura une rafle » et elle avait envoyé mon frère dormir chez nos parents nourriciers en banlieue. Mais le lendemain c’est ma Mère qui était toujours polonaise qu’on vient arrêter. J’ai pu la faire libérer quelques jours plus tard. Cette rafle dont vous avez sûrement entendu parler est la tristement célèbre Rafle du Vel d’Hiv. Je continuais toujours mon activité au patronage. La mère d’un enfant vient me demander en Yiddish d’intervenir auprès du directeur de l’école du quartier car elle sait qu’il fabrique gratuitement des faux papiers pour aider ses élèves juifs et leurs familles. Cette femme m’explique qu’elle veut partir en zone non occupée avec sa famille, elle connaît un passeur pour la ligne de démarcation, elle a déjà un lieu où habiter et du travail, mais ne peut partir avec leurs papiers marqués du tampon « Juif » ou « Juive ». C’est ainsi que j’ai rencontré Monsieur Joseph Migneret le directeur de l’Ecole de la place des Hospitalières St Gervais. Dans ce groupe scolaire laïc, avec maternelle filles et garçons, on allait en classe le jeudi et pas le samedi. Nous savons aujourd’hui que près de 500 élèves de cette école ont été déportés. Monsieur Migneret, déjà résistant actif, est très affecté quand il voit les nombreuses places vides de ses élèves. Il a essayé après la Rafle du Vel d’Hiv d’aider tous ceux qui s’adressaient à lui, en leur offrant le gîte dans une chambre qu’il avait à Paris, ou dans son appartement en banlieue à Antony, en leur établissant les faux papiers. Il m’a demandé de l’aider ce que j’ai fait plusieurs heures par semaine. Je connais 2 élèves revenus adolescents d’Auschwitz, ils ont retrouvé leur directeur très abattu, il est mort peu après les avoir revus. Les anciens élèves ont fait nommer Juste parmi les Nations Monsieur Joseph Migneret (dossier n°4628 établi le 28 mars 1990). Monsieur Migneret nous a aussi établi nos faux papiers, carte d’identité, carte d’alimentation à ma mère, à mon frère et à moi-même lorsque nous avons quitté Paris pour la zone non occupée. Je suis arrivée alors à Grenoble où j’ai rejoint les rangs de la Résistance Juive. Comme tous les résistants de France nous luttions contre l’occupant et de plus nous nous occupions de sauver les juifs en danger constant. C’est ainsi que j’allais dans les différentes mairies de l’Isère, des deux Savoie demander de l’aide. Les maires, amis, nous donnaient chaque mois des tickets d’alimentation. En effet chaque mois les feuilles de tickets changeaient de couleur et nous ne pouvions les prévoir. De plus dans ces villages, j’arrivais à trouver des volontaires pour abriter des personnes en danger. Ces volontaires n’étaient pas des héros, mais simplement des êtres humains prêts à aider ceux en danger même au péril de leur vie. Nous avons su à cette époque que dans l’Est de l’Europe on tuait aussi les femmes et les enfants juifs. Il a été décidé alors de disperser les maisons d’enfants, en les plaçant chez des particuliers, dans des institutions laïques, dans des institutions religieuses, mais il y avait des enfants impossibles à placer, car ils voulaient vivre dans l’observance que leurs parents leur avaient enseignée à savoir par exemple la nourriture rituelle casher. C’est à ce moment que nous avons cherché les filières pour le passage en Suisse. C’est alors que notre ami, aujourd’hui notre président des Anciens de la Résistance Juive en France, Georges Loinger a contacté Mr Jean Deffaugt maire d’Annemasse une petite ville frontière. S’il était maire, cela signifiait qu’il avait été nommé par le gouvernement du Maréchal Pétain ; on avait dit à Georges Loinger qu’il pouvait essayer de l’approcher. En effet après avoir écouté, Monsieur Deffaugt s’est tourné vers le portrait du Maréchal et lui a dit « vous savez monsieur le Maréchal, que je vous suis fidèle, mais je ne peux laisser des enfants dans la misère. » Et les passages en Suisse se sont succédés. Le 31 mai 1944, une accompagnatrice, Marianne Cohn est arrêtée par les Allemands à la frontière avec 28 enfants de 4 à 15 ans. Ils sont internés à l’Hôtel Pax dont les Allemands avaient fait leur Kommandantur et leur prison. Monsieur Deffaugt est intervenu, grâce à lui, les petits seront placés dans un couvent, les aînés resteront à Annemasse, s’ils étaient arrivés à Lyon, ils auraient été déportés sans retour. Monsieur Deffaugt veut faire évader Marianne qui refuse pour éviter des représailles sur les enfants. Quelques jours avant la libération de la région, la Gestapo de Lyon vient chercher Marianne dont on retrouvera plus tard la dépouille mutilée dans un charnier. A la libération de la région par les FFI, Monsieur Deffaugt fera partir les 28 enfants dans un camion vers la Suisse. Monsieur Deffaugt a été fait Juste le 25 février 1966 (dossier178). Je vous ai ainsi donné des exemples d’aide apportée aux personnes persécutées et pourchassées. Mais pour ce travail, il nous fallait de très nombreuses aides comme ceux qui ont abrité nos enfants, ceux qui ont fermé les yeux quand ils les ont vus se déplacer en groupe dans un petit village frontalier. Oui fermer les yeux était une aide importante. Je vais finir en vous racontant une histoire presque amusante si le contexte de l’époque le permettait. J’ai été mutée à Toulouse. Un jour, je suis avec un ami dans le bus, nous voyageons séparés de nos colis comme nous en avons la consigne. Inconscients, nous descendons du bus oubliant un petit paquet plein de fausses cartes. Nous décidons d’aller au terminus pour essayer de le récupérer. Le préposé auquel nous demandons s’il a trouvé un petit paquet nous demande ce qu’il contient. Léon, mon camarade répond « si on vous le demande, vous direz que vous ne savez pas ». Cet homme nous rend le paquet déjà ouvert, en nous disant « soyez plus sérieux les enfants ». Cette aide nous a été précieuse, s’il nous avait dénoncés, il y avait là des photos de personnes qu’on aurait pu retrouver, nous aurions été arrêtés et torturés, qui sait la suite. Oui cet homme nous a apporté son aide précieuse. Ces aides, spontanées ou bien réfléchies, ont permis aux trois quarts des Juifs en France de survivre. Mais n’oublions pas que plus de 76 000 Juifs ont été déportés dont plus de 11400 enfants. Des déportés de France seulement 2551 ont survécu.

Jean HIRSCH

Je m’appelle Jean Hirsch et j’ai été agent de liaison dans la Résistance sous le nom de Jean-Paul Pelous de fin 1942 à août 1944.

Fait particulier pour un agent de liaison : je n’avais que 10 ans en 1943.

I – Dans une première phase de juillet 1942 à octobre 1943, j’ai été acteur de l’aide aux personnes pourchassées dans la région de Toulouse, Moissac, Montauban.

Et voici mon témoignage :

J’étais arrivé dans cette région, fuyant Paris où je portais l’étoile jaune et j’ai eu la chance de partir juste quelques jours avant les grandes rafles de juillet 42.

J’ai franchi la ligne de démarcation, bien sûr en fraude, sur le moteur d’une locomotive électrique.

A la gare de Vierzon après laquelle commençait la zone libre, les allemands sont venus inspecter la locomotive, et caché sur le moteur, aux pieds du conducteur du train, j’ai vu par le carré du local technique les bottes de ces Messieurs aller et venir. (Nous avions payé les cheminots passeurs 500 000 francs de l’époque).

Mon Père, le docteur Sigismond Hirsch, l’un des fondateur en 1926 d’un mouvement scout les E.I.F.(Eclaireurs Israëlites de France), avait crée en s’appuyant sur cette organisation le secteur de cache d’Auvillar (Tarn et Garonne).

Il cachait (on disait alors « il planquait ») des jeunes garçons et des jeunes filles juifs de 16 à 25 ans, souvent d’origine allemande, qui avaient fui l’Allemagne et Hitler, et qui se voyaient rattrapés par les nazis du fait de la défaite de la France.

Mais nous avons caché aussi à partir de 1943 de plus en plus de réfractaires au S.T.O. (Service du travail obligatoire) et des résistants en mission.

L’aide aux personnes pourchassées, c’était d’empêcher à tout prix qu’elles soient arrêtées, car si elles étaient capturées, cela signifiait qu’elles seraient déportées, et que l’immense majorité des capturées mourraient sans doute.

76000 juifs de France dont 12000 enfants ont été déportés dans ces années et 2500 adultes seulement sont revenus des camps de la mort. Au total en Europe, 6 millions de Juifs ont ainsi été exterminés par les nazis.

Il faut savoir que ceux qui voulaient aider ces malheureux risquaient aussi la mort pour eux-mêmes et leur famille, c’est dire leur courage !

Imaginez un instant la difficile situation qui était la notre chaque jour dans un pays vaincu, occupé par 1 million de soldats allemands, truffé de collaborateurs dévoués à Pétain et à l’ordre nazi.

Nous n’avions au début ni arme ni argent ni expérience ni réseaux constitués, et il était problématique de manger, de s’habiller, de circuler, et dangereux de communiquer car il existait une censure d’état.

Et bien je témoigne que nous avons très vite appris, et que nous nous sommes très vite adaptés. Mais cela a coûté la vie à beaucoup de nos jeunes chefs, disponibles 24h sur 24. Cette période nous a paru très longue, période d’angoisse majeure au cours de laquelle beaucoup des nôtres disparaissaient dénoncés arrêtés, fusillés, déportés.

Heureusement, plusieurs éléments nous ont aidé dont on parle peu dans les livres.

a) la France est à l’époque un pays essentiellement agricole avec de nombreuses fermes.
- le travail de la terre est très dur et non mécanisé : on laboure à pied derrière un cheval, il faut être fort, c’est un travail d’homme.
- or, on manque d’hommes dans les fermes parce que certains ont été tués en 1940, et surtout beaucoup sont prisonniers (1million 8 français sont prisonniers et 700 000 partent au S.T.O.

b) Dès lors, on comprend que pour faire vivre l’exploitation au quotidien, les fermières acceptent d’héberger et de nourrir gratuitement des jeunes sans trop poser de questions, pourvu qu’en échange, ces jeunes travaillent gratuitement, eux qui sont jeunes et vigoureux, et souvent intelligents, ayant fait des études, et conscients que c’est leur dernière chance. Ils vont d’ailleurs s’adapter rapidement au travail de la terre et devenir performants.

c) Mon père est médecin, et c’est rare à l’époque, dans ces campagnes reculées. Il fait de bons diagnostics et soigne gratuitement la population, ce qui fait qu’il est bientôt accueilli avec chaleur dans les fermes.

d) Reste à faire des faux papiers : nous avions un langage codé et c’est ainsi qu’on appelait une fausse carte d’identité ‘un beefsteak’. Notre organisation va rapidement secréter des experts excellents ès faux papiers.

e) quant aux gendarmes qui quadrillent cette région, mon père a carrément été les voir, leur a froidement exposé son action, en leur indiquant que l’Allemagne risquait fortement de perdre la guerre, et les informa que si un seul de nos planqués était arrêté de leur fait, il avait pris des dispositions pour que la Résistance s’occupe d’eux à la Libération ou même avant.

Pour tenir, il fallait à tout prix rester en communication avec les nôtres.

C’est là où mon père a eu l’idée de se servir de moi comme agent de liaison : en effet un enfant à vélo n’attire guère l’attention, et c’est tout naturellement que je suis devenu ainsi l’un des plus jeunes résistants de France. J’amenais à tous faux papiers, tickets d’alimentation, vêtements, et si possible des nouvelles d’un frère ou d’une sœur cachés dans une autre ferme. Parfois un message de mon père à telle fermière, à tel paysan.

Il fallait réconforter les uns, féliciter les autres, s’enquérir de la situation pour que n’éclate à aucun prix un conflit local : éviter ainsi le scandale d’un jeune voulant séduire une fermière, la dépression d’un orphelin ne supportant plus sa solitude, l’inconscience d’un jeune allant se saouler un dimanche au café. Chaque éclat risquant de déclencher une arrestation ou plusieurs.

C’est ainsi que je conseillais parfois de changer de ferme untel ou untelle, et c’est avec ma psychologie d’enfant que j’assumais en fait un travail d’adulte.

Inutile de vous dire que nous écoutions radio Londres, et que nous suivions avec passion les revers allemands en Russie, en Sicile, en Italie et enfin en Normandie.

A force de faire du vélo jour et nuit, dans ce pays que je connaissais par cœur, ayant en mémoire tous ceux qui étaient cachés dans tous les endroits avec toutes les caractéristiques utiles, j’avais acquis des mollets de champion, et une affection profonde pour mon vélo avec son dérailleur.

Il fallait aussi souvent apporter en complément des vêtements ou de la nourriture.

La viande étant rare dans certaines fermes pauvres, je citerai par exemple l’aide d’un boucher du nom de Lartigue qui nous aida sans peur. A l’époque, les bouchers de campagne avaient leurs abattoirs privés. C’est ainsi que je l’ai souvent aidé à abattre en fraude la nuit du bétail éclairé par une lampe à acétylène : avec un piolet creux, il frappait d’un seul coup violent le front d’un veau ou d’un bœuf qui s’abattait sur les genoux. Alors, avec une tige de fer introduite par l’orifice, il dilacérait le cerveau, et l’animal se couchait sur le flanc, mort. Avec une grosse pompe de motocyclette, ayant perforé le cou de pied de l’animal avec une sorte de seringue, j’insufflais de l’air en pompant : la peau se soulevait monstrueusement se détachant des muscles. Alors avec un cutter, je coupais la peau en la détachant des muscles ; puis, nous débitions la bête en quartiers et distribuions la viande de nuit aux plus nécessiteux. Il faut savoir qu’en agissant ainsi, Henri Lartigue risquait sa vie et celle de sa famille. En effet, les allemands exécutaient sur place ceux qui fournissaient ainsi de la viande clandestinement aux « terroristes ». C’est dire la reconnaissance que nous devons aux Justes qui ont aidé les persécutés de toutes sortes sans jamais rien demander ni pendant, ni après la guerre.

L’ARRESTATION

Le 18 octobre 1943 à 5h du matin, une traction avant et un camion au gazogène plein d’hommes armés de la Gestapo allemande arrêtent mon père et ma mère suite à la dénonciation d’un capitaine vichyssois du service géographique de l’armée. Par malheur, tous nos systèmes d’alerte ont failli ce matin là, en particulier notre chien de garde, Dick, attaché devant la maison a cassé la corde en la mordillant, et a fait une fugue…

Déportés résistants, tous deux Croix de Guerre, mon père et ma mère ont été amenés via Drancy à Auschwitz par le convoi numéro 62. Mon père, capitaine des Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I.), Grand Officier de la Légion d’Honneur, est revenu seul, sa femme, ma mère, âgée de 37 ans ayant été gazée dès son arrivée. Je précise que nous avons arrêté à la Libération l’ex capitaine Chauvet, dénonciateur.

Par miracle, ce matin la, je n’étais pas à la maison : j’avais dormi dans un village proche, devant prendre une leçon de piano de bonne heure chez un curé.

Au moment de remonter chez nous, un de nos gars m’a intercepté en me disant que mon père me donnait l’ordre de rester sur place en me cachant.

Je me suis donc réfugié dans un couvent proche tenu par des sœurs belges qui s’occupaient de mongoliens et de grands épileptiques. J’ai passé deux jours dans ce couvent apprenant un peu à servir la messe, découvrant les vêpres et les mâtines et ayant passé une chasuble.

Les allemands qui connaissaient mon activité du fait de la dénonciation me recherchaient pour me faire parler. Ils se sont présentés au couvent. Mais heureusement, ils ont été dégoutés par la vue de grands épileptiques hagards qui urinaient partout, et par celle de mongoliens qui tiraient la langue, et sont repartis à la hâte, religieusement accompagnés par les sœurs. J’ai fait décorer plus tard leur supérieure, Sœur Placide.

Fait essentiel : pas un seul de nos 400 jeunes planqués n’a été arrêté.

A partir de cette fin 1943, la Résistance s’organise plus fortement. Commencent les premiers parachutages d’armes conséquents. Rejoignent la Résistance de plus en plus de jeunes réfractaires au STO ou d’autres, prenant conscience de l’ignominie nazie. Londres émet régulièrement des messages : « ici Londres, les français parlent aux français » qui contrent la propagande allemande.

Que deviendront nos jeunes ? Nos jeunes se regroupent, gagnent les maquis et constituent en particulier le maquis de Vabres sous la direction du capitaine Castor Gamzon, également fondateur des Eclaireurs Israélites de France.

Ils feront sauter un train blindé allemand, et le canarderont de toutes leurs armes. Lorsque les allemands se rendent, bras levés, drapeau blanc, eux qui ont des canons embarqués sur le train et des mitrailleuses lourdes, l’un des nôtres, né à Berlin, leur susurre dans un allemand parfait « Ich bin jude » , je suis juif.

Or, les allemands étaient persuadés que, capturés par des « terroristes », ils seraient tués, mais capturés par des « terroristes » juifs, ils n’espéraient plus rien. Bien sur, on les a seulement faits prisonniers. Nos jeunes s’engagent dans l’armée française et entrent en Allemagne.

II - Mais, pour le moment, un des nôtres, soucieux et grave, m’amène à Cahors où je reste huit jours sans sortir dans un vieil hôtel désaffecté. On m’apporte à manger, puis un agent me conduit près d’Aix en Provence où un médecin résistant, le Docteur Jean Daniel m’accueille, bien qu’il ait lui-même trois enfant et bien du mal à les nourrir.

La région sud est en effervescence, et les maquisards font de plus en plus de coups de main contre les troupes allemandes.

Quand un résistant est sérieusement blessé, son hospitalisation pose un problème grave : comment l’hospitaliser sous un faux nom pour que l’occupant ne le capture pas ?

Faux papiers, discrétion du personnel, messages … Je reprends ma fonction d’agent de liaison …

Le Docteur Daniel se dépense sans compter et risque fort d’être arrêté.

Bientôt les américains débarquent sur les plages du Midi. Le Docteur Jean Daniel prend carrément le maquis avec sa famille, et nous gagnons une vieille ferme détruite dans les collines où nous bivouaquons tant bien que mal.

Juin Juillet 1944 – Il fait très chaud. Les collines sont pleines de genets qui exhalent une merveilleuse odeur avec leurs fleurs jaunes. Des parachutistes américains nous ont rejoint. Bientôt, les chars américains débarqués se battent contre les chars allemands dans la plaine. Les obus mettent le feu aux collines, jonchées de plantes sèches.

Et de notre masure, nous voyons monter les flammes : on nous ordonne alors d’allumer autour de nous un contre feu – et cette opération réussit. Dans cette chaleur de l’été, un ruisseau merveilleux coule d’une eau claire et fraîche. Le docteur Jean Daniel a installé son poste de commandement à côté, et je l’aide à soigner les blessés. Je les fais boire – sauf les blessés de l’abdomen – je les panse ; ils sont de plus en plus nombreux. Ainsi à mon rôle d’agent de liaison succède un rôle d’aide-soignant sur champ de bataille.

On me demande un jour d’assumer une mission en allant chercher des médicaments au village. Je descends avec crainte des collines. J’arrive dans le lieu indiqué et charge les médicaments. Au moment de sortir, en ouvrant la porte, je me trouve nez à nez avec une colonne allemande rasant les murs – cela m’a tout l’air d’être des troupes d’élite qui se replient, fusil mitrailleur à la hanche. Mon regard croise juste un instant un grand gaillard en uniforme sombre qui passe : ce sont des tueurs.

Je regagne avec soulagement mes collines, et aide le Docteur Daniel à soigner les blessés – c’est peut-être là que j’ai fait vœux de devenir chirurgien.

Et puis, c’est la libération.

Vous dire l’ivresse de vivre, le soulagement, le soleil, l’armée américaine qui passe à toute allure avec ses jeeps, ses Dodges, ses canons autotractés. Ces soldats noirs, blancs qui nous jettent des chewing gums, des boîtes de viande, du café, des bonbons de toutes les couleurs aux odeurs extraordinaires ….Les femmes jolies qui leur sourient …

Le Docteur Jean Daniel, lui, sur une moto bécane, court partout pour empêcher de fusiller sur place des soldats allemands égarés, désemparés. Il arrive souvent trop tard …On les a fusillé, fait un trou de 80 cm dans la terre en bordure des routes, cassé les corps en deux d’un coup de pied, si bien que les routes sont jalonnées de petits tumulus…en manière de tombeaux.

Et commence l’épuration, pas toujours juste : on tond, on coupe les cheveux d’une femme parce qu’elle a couché avec un allemand, on fusille un homme sans vrai procès. Des résistants de la dernière heure font du zèle. Les F.F.I. sont tout prêts de se battre avec les F.T.P.

Les hommes circulent armés souvent un revolver à la ceinture.

Jean-Paul Pelous est redevenu Jean Hirsch. Pendant 18 mois, seul avec lui-même, personne ne lui a parlé de ses parents, et il n’a jamais rien demandé, n’a pas dépensé un franc n’ayant d’ailleurs pas un sou. L’hiver, les pieds gelaient dans des chaussures à semelles de bois striées. On avait froid et faim.

On me ramène dans une maison d’orphelins à Moissac en traversant mille rivières avec mille bacs, car tous les ponts de France semblaient avoir sauté. En y repensant, mais en fait je repense à cette période tous les jours sans exception, je crains que nous n’ayons pas suffisamment remercié les braves gens, les Justes qui nous ont aidé au péril de leur vie, gratuitement, simplement pour obéir à leur conscience d’hommes et de femmes.

Et je vais vous dire pourquoi : le seul fait d’évoquer, de repenser à cette époque est si douloureux, si cruel, en pensant à ceux que nous avons perdus, à leur martyr, que nous avons souvent évité de reprendre contact ou de nous attarder auprès de nos sauveurs de cette époque.

Néanmoins, j’ai demandé et obtenu la reconnaissance de Juste parmi les Nations pour le docteur Jean Daniel. C’est la plus haute distinction accordée par l’Etat d’Israël.

Laurent DOUZOU

Laurent DOUZOU

Une fois de plus, je fais l’expérience de l’extrême difficulté comme historien d’intervenir après les témoins. Extrême difficulté parce que vous tous avez senti l’émotion intacte qui se dégage de ces paroles, et à quel point l’historien se sent inférieur à cette parole-là, quand lui doit prendre la parole ensuite car il n’intervient pas sur le même registre. Il y a débat chez les historiens sur cette question, de savoir s’il faut faire fond sur ce que disent les témoins et je fais partie de ceux, comme Philippe Joutard je le sais, qui estiment que cette parole-là, celle que vous venez d’entendre de nos témoins, tous autant qu’ils sont, est absolument irremplaçable. Elle est irremplaçable car il est des choses que seuls les témoins peuvent dire. Ces choses-là, nous devons les entendre, ce qui veut dire comprendre ce qu’elles signifient, être sensibles à cette émotion qui est partie intégrante des vies que ces récits expriment. On ne prête jamais assez attention à ce que les témoins disent. Il était convenu avec Madame Dusseau que je parlerais d’une façon plus générale, des liens entre la Résistance et la population et d’une question dont on parle souvent, dans les manuels et ailleurs, qui est celle de l’attentisme, et en filigrane dans ce que chacun a dit, il y avait bien cette question-là. Cela veut dire quoi l’attentisme ? C’est une notion que l’on emploie avec une connotation souvent très péjorative, pour dire : ce sont les gens qui ne font rien, qui ont peur du risque, qui attendent que la situation se dénoue pendant que des drames se jouent. Cette façon de voir n’est pas tout à fait fausse mais elle est trop simple, elle ne rend pas compte de la complexité, elle ne rend pas compte non plus de la chronologie, Philippe Joutard l’a dit à juste titre, sans doute en 1940/1941 un certain nombre des gens qui étaient pourchassés et persécutés n’ont pas trouvé l’aide dont ils avaient besoin. Mais pas tous. On a vu dans les témoignages que, dès 1940/1941, il y avait des gens qui courageusement avaient fait front par des gestes de solidarité à l’égard de personnes pourchassées. Au fur et à mesure que la période passe, que la chronologie avance, que des événements se produisent - on a parlé des rafles de l’été 42, des grandes rafles de zone nord et de zone sud, de l’instauration du service du travail obligatoire et il y aurait beaucoup d’autres éléments à mettre en place -, l’opinion bascule. Elle ne bascule pas dans la Résistance pure et dure, la Résistance avec un grand R comme vous avez dit Madame Wattenberg, cela a toujours été un phénomène minoritaire. Pas nécessairement périphérique ou marginal mais, à coup sûr, minoritaire. Pourquoi minoritaire ? Parce que c’est un phénomène extraordinairement exigeant, parce que pour être Résistant en schématisant, - mais on pourra peut-être par le jeu des questions et réponses développer -, il faut avoir la conscience de résister, il faut s’engager en transgressant toutes les règles, ce n’est pas facile à faire. C’est encore plus vrai dans la France de 1940, qui a été élevée par la 3° République dans le culte de l’obéissance, etc. Donc désobéir, cela ne va pas absolument de soi, mais il est clair que, de 1940 à 1944, l’opinion petit à petit bascule. Mais elle bascule non pas en entrant en Résistance, au sens où ces gens seraient des Résistants à temps plein. Elle bascule, - et je reprends les formules de Philippe Joutard et d’autres qui se sont exprimés -, petit à petit en mettant à l’honneur des notions très fortes qui sont les notions de complicité, de solidarité, de connivence. Ces notions sont très fortes. Pourquoi ? Parce que c’est ce qui va amener un certain nombre de gens à prendre des risques. Ce sont des risques qui sont mesurés mais, comme on l’a dit tout à l’heure, aider un juif pourchassé, c’est courir soi-même un risque mortel. La question n’est pas de savoir si on agit 24 heures sur 24, la question est de savoir si au moins une fois on agit dans des circonstances où on se trouve en demeure d’avoir à choisir. Pendant longtemps, on a présenté la question de cette Résistance sous un angle très fermé, en disant : la Résistance avec un grand R, c’est numériquement peu de gens. C’est vrai mais depuis les années 1990 en France et les recherches d’un historien politologue qui s’appelle Jacques Sémelin qui a publié aux Editions Payot un livre qui s’appelle « Sans armes face à Hitler », on a développé la notion de Résistance civile. C’est-à-dire la Résistance des gens qui précisément apportent une aide et qui sont secourables On l’a fait, entre autres, parce que l’on a prêté attention à ce que fait l’Etat d’Israël avec la Médaille des Justes, c’est-à-dire honorer des gens qui ne sont pas visibles dans l’écrasante majorité des cas mais qui ont pris des risques réels pour mener des opérations de sauvetage. Si on veut avoir une idée plus précise et incarnée de ce que je viens de dire, je recommanderais aux jeunes gens qui sont ici deux lectures. La première, - qui est très connue -, c’est « L’armée des ombres » de Joseph Kessel où l’on voit très clairement ces mécanismes à l’ouvre sur un mode tout à la fois simple et épique. La seconde est plus connue des enseignants mais moins des élèves, je pense. Il s’agit du recueil « Les Feuillets d’Hypnos » du poète René Char. Je recommande en particulier aux élèves de lire le feuillet 128, dans lequel il raconte comment il est pris au piège par la Milice et par la S.S. dans un village, alors qu’il est chef de maquis. Au petit matin, le village est encerclé par la S.S. et par la Milice. Le chef de maquis qui a dormi sur place et qui ne peut pas quitter le village est donc en danger de mort. Les S.S. font rassembler la population sur la place, tabassent un jeune maçon qui est là pour lui faire avouer où il est. Il, c’est le chef du maquis qui se cache là. Tout le village entièrement solidaire se tait au point que les S.S. et la Milice sont obligés de partir. René Char raconte qu’à ce moment-là tous les gens qui sont sur la place du village tournent leurs regards vers la fenêtre de la maison où il se trouve, cela veut dire que tout le village savait et personne n’a dit un mot. Je voudrais terminer en disant ceci. En posant la question d’un possible découragement, vous en avez soulevé une autre : prendre tant de risques, est ce que cela en valait la peine ? C’est une question qu’un certain nombre de Résistants se sont posé au moment où ils agissaient. Je voudrais me faire l’écho de la réponse que faisait Jean Paulhan en février 1944 dans un très beau texte intitulé « l’abeille ». Dans ce texte, il dit quand un camarade meurt, torturé ou tué, on dit souvent mais un renseignement (pas toujours très précis), un tract (mal composé), est-ce que ça valait la peine ? Aux gens qui disent ça, il faut répondre, et là je le cite : « Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe, elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose dis-tu. Oui, c’est peu de chose mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »