Anne Hogenhuis Des savants dans la Résistance – Boris Vildé et le réseau du Musée de l’Homme. CNRS Editions – 2009
Anne Hogenhuis, docteur en histoire vient de publier « Des savants dans la Résistance – Boris Vildé et le réseau du Musée de l’Homme », paru aux éditions du CNRS. Au travers de cet ouvrage revit un homme, aujourd’hui un peu oublié, Boris Vildé qui fut l’un des pionniers de la Résistance avec Anatole Lewitsky et Yvonne Oddon. Tous les trois furent à l’origine d’un des premiers réseaux de lutte clandestine, celui du groupe du Musée de l’Homme qu’ils créèrent dès l’été 1940 et dont l’épopée se termina tragiquement deux ans plus tard. Ce livre est passionnant parce que le périple de Boris Vildé constitue à lui seul une aventure peu commune, avec sa part de mystère et aussi grâce au portrait particulièrement attachant que trace Anne Hogenhuis de cet ethnologue - résistant fusillé à 34 ans le 23 février 1942. Boris Vildé avait passé sa première jeunesse en Estonie où sa famille s’était réfugiée fuyant le chaos bolchevique et la guerre civile. Jeune et pauvre émigré il s’impatiente vite dans cette province balte où ses regards le portent plus vers les métropoles où se fait l’histoire. C’est dans le Berlin pré-nazi, de 1930, où il prend le parti des ouvriers en buttent aux chemises brunes qu’il rencontre André Gide, premier contact qui sera pour lui « étonnamment fructueux ». Boris arrive en 1933 à Paris, s’intègre à la colonie russe de Paris « … peintres ou poètes qui vivent d’expédients entre Montmartre et Montparnasse », où cette vie de bohême ne le détournera pas de son projet principal : reprendre ses études. Sur la recommandation de Gide il rencontre Paul Rivet directeur du Musée de l’Homme qui l’intègre progressivement dans ses équipes. Avec Irène Lot, fille d’un célèbre médiéviste, qu’il vient d’épouser, tout en poursuivant ses études, il va côtoyer cette frange d’intellectuels français bouleversés par la guerre civile en Espagne qui se mobilisent au cours de forums animées par André Malraux. Après plusieurs missions réussies dans les pays baltes sous le patronage de Paul Rivet, à l’occasion d’une exposition au Musée de l’Homme sur ces pays lointains, il s’insère définitivement dans la vie de l’équipe du musée dont les sous-sols « sont le lieux de brassage marqué par un formidable bouillonnement intellectuel ». Mobilisé, blessé il retrouve le 5 juillet 1940 le musée, rejoint les jours suivants, par ses amis Anatole Lewitsky, Yvonne Oddon, puis très vite par Germaine Tillion. Autour de ce petit noyau de jeunes ethnologues, viendront s’adjoindre : Agnès Humbert du Musée des Arts et Traditions Populaires et d’autres intellectuels issus de la nébuleuse antifasciste des années 30 comme Jean Cassou, Claude Aveline, Simone Martin-Chauffier. L’un des premier temps fort de cette jeune Résistance fut le 15 décembre 1940 quand 600 exemplaires ronéotypés du journal clandestin Résistance, dont on doit le titre à Yvonne Oddon sortent sur quatre pages format 21 x 27 cm. Cinq numéros seront édités, écrits dans l’appartement des Martin-Chauffier et dactylographiés par Agnès Humbert. L’avant dernier numéro paraîtra en mars 1941 et le dernier, rédigé par Pierre Brossolette sortira après le démantèlement du réseau. Tout au long de la vie clandestine du groupe du Musée de l’homme, Boris Vildé en sera l’âme, « magnétisant » ces compagnons, créant des filières d’évasion, un service de renseignements, défiant toujours avec lucidité mais imprudence l’occupant et ses polices. Boris est arrêté le 21 mars 1941 et incarcéré à Fresnes où il rédigera « dans une langue superbe » un journal dans lequel il livre ses réflexions d’homme, de résistant et d’ethnologue, « ce qui pour lui est un tout ». Il dédicacera quelques unes de ces « feuilles de Fresnes » à son gentil petit animal « zverik » c’est-à-dire son épouse Irène. Ils seront dix-sept, femmes et hommes du groupe du Musée de l’Homme à comparaître, le 6 janvier 1942, devant le tribunal militaire allemand de la prison de Fresnes, dont le principal accusé est Boris Vildé. Dix accusés sont condamnés à mort, seules les trois femmes sont graciées, tandis que les sept hommes dont Boris Vildé et Anatole Lewitsky, leur recours en grâce refusé, regarderont la mort sans faillir. Ce livre passionnant est d’abord la biographie du fondateur du réseau du Musée de l’Homme plus qu’une étude de ce réseau, où Anne Hogenhuis démontre comment Boris Vildé né russe et devenu français, tout à la fois poète, linguiste ethnologue et « précoce de la résistance », par sa force morale, ses qualités et son optimisme lui avait permis, avec un petit groupe de savants, d’entraîner des femmes et des hommes à se lever et leur faire comprendre que la liberté ne pouvait être reconquise que par l’action.
* « Journal et Lettres de prisons 1941 – 1942 » préface de Dominique Veillon, postface de François Bédarida paru aux ED. Allia 1997.
Jean Novosseloff