Programme des cérémonies, conférences et expositions.
Elles sont organisées en coopération entre le Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin et l’Association Mémoire et Espoirs de la Résistance, un jeudi par mois. « Soirée » au cours de laquelle un historien présente et dédicace l’un de ses ouvrages récents. La « Soirée Auteur » débute à 17 heures, dure 1 heure 30, avec un échange avec l’auteur.
Parallèlement à ces soirées un samedi par mois en matinée, Christine Levisse-Touzé, directrice du Mémorial Musée organise une conférence « Point de vue du Conservateur » qui commence à 10 heures et qui dure 2 heures.
Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris / Musée Jean Moulin
23 allée de la 2e DB
Jardin Atlantique
75015 Paris
Tel : 01.40.64.39.44
fax : 01.43.21.28.30
Commémoration du 65° anniversaire de la première réunion du Conseil National de la Résistance.
« Mémoire et Espoirs de la Résistance » organise le vendredi 23 mai matin - 9 h à 12 h - une nouvelle réunion pédagogique et civique, sur invitation personnelle, au Palais-Bourbon avec des Lycéens et Collégiens, ainsi que des Résistants et Historiens, afin de commémorer la création du CNR le 27 mai 1943 .
Message de Monsieur Bernard ACCOYER Président de l’Assemblée Nationale
Pour le 65e anniversaire du Conseil national de la Résistance
Mesdames, Messieurs,
C’est avec fierté que l’Assemblée nationale vous accueille aujourd’hui, pour commémorer le 65e anniversaire du Conseil national de la Résistance. Cette commémoration aurait pu être simplement historique ; or, conformément à l’objet même de votre association Mémoire et Espoirs de la Résistance, vous avez voulu qu’elle soit aussi pédagogique et j’en suis très heureux. Dans une société où les classes d’âge tendent parfois à se cloisonner, tout ce qui favorise la transmission entre les générations doit être encouragé. Permettre à des lycéens de rencontrer des résistants, d’entendre leur témoignage, de comprendre leur engagement, c’est une belle ambition, que je veux saluer. Pour un jeune de 2008, ce qui s’est passé en France sous l’Occupation pourrait sembler, à première vue, théorique et lointain : une page d’histoire, un sujet du bac. Il est important de montrer à quel point nous sommes aujourd’hui les héritiers du Conseil national de la Résistance. L’année 1943, on le sait, fut le tournant de la Seconde Guerre mondiale. Le 2 février, les armées hitlériennes capitulaient à Stalingrad ; le 7 mai, elles rendaient les armes en Afrique du nord. Le 27 mai 1943, ce fut un événement plus discret qu’une bataille ou une reddition qui eut lieu à Paris, mais ce fut aussi un événement décisif : dans la tranquille rue du Four, quelques hommes se rassemblèrent autour de Jean Moulin, en vue d’unir leurs forces contre l’occupant. Représentant les différents mouvements de résistance, deux syndicats et six partis politiques, ils mirent au point leur stratégie. Mieux que cela : ils esquissèrent ce que devait être la société juste et pacifique qui allait suivre l’écroulement du nazisme. Contre une idéologie d’exclusion et de violence, ils posèrent les jalons de l’avenir : retour des libertés démocratiques, y compris dans le domaine économique et social ; réformes de structure, alliant la puissance de l’Etat à la liberté des agents économiques ; création de la Sécurité sociale, incluant un système de retraite aussi étendu et généreux que possible. Ni la fin tragique de Jean Moulin, ni le sacrifice de nombreux résistants qui tous doivent rester présents dans nos mémoires, n’empêcheront la réalisation de ce programme. Mis en œuvre sous l’impulsion du général de Gaulle, il nous a donné les structures qui ont favorisé l’extraordinaire prospérité de l’après-guerre. Cet héritage doit être sauvegardé : c’est tout le sens des réformes en cours aujourd’hui, qui réorganisent le système social français afin de l’adapter au temps présent et, par là, d’en garantir la pérennité. Le C.N.R. a aujourd’hui soixante-cinq ans, mais son programme reste pleinement d’actualité. En félicitant les organisateurs, je souhaite que cette journée d’échange et de découverte soit aussi stimulante que fructueuse.
Intervention de Michel AMBAULT
La guerre à 9 ans.....
Nous sommes le 27 mai 1943, je viens de fêter mes 9 ans. A cette occasion j’ai mangé intégralement la plaque de 250 gr de chocolat, (le chocolat, en 1943 c’est une matière blanche sucrée recouverte d’une couche de chocolat de l’épaisseur d’une lame de rasoir) auquel me donnait droit ma carte d’alimentation, ma fausse carte d’alimentation d’ailleurs, pour le mois de mai 1943. J’ai acheté (à 9 ans on savait déjà lire en 1943), "Paris-Soir" un journal parisien, un des pires quotidiens collaborateurs de la guerre. On y explique trois choses très intéressantes : d’abord qu’on a trouvé, alors que tout le monde crève de faim, le moyen d’augmenter de 2 kg par mois le poids des enfants, deuxièmement Pierre Laval explique qu’il est naturel que les Français aillent travailler en Allemagne puisque les Allemands, eux-mêmes font la guerre pour protéger l’Europe du bolchévisme. En lisant attentivement ce journal j’ai trouvé une petite annonce amusante : quelqu’un cherche un appartement à Paris et propose à la personne qui le lui trouvera non seulement une récompense, mais plus important, des produits de la ferme.
Qu’est-ce qu’on mangeait en 1943 ? Le journal officiel donne les rations autorisées pour le mois de mai 1943, comme j’ai 9 ans je fais partie de la catégorie J2, de 6 ans à 13 ans, j’aurai droit au mois de mai à 300 gr de pain par jour, à 50 gr de fromage, à 180 gr de matière grasse, à 500 gr de sucre toujours pour le mois. Pour ce mois pas de distribution de riz, en matière de café j’aurai droit soit à 15 gr de café pur soit à 30 gr de décaféiné soit à soit à 150 gr de mélange, le mélange c’était évidement quelque chose d’imbuvable. En matière de chocolat 250 gr pour le mois, farine néant, confiserie 125 gr pour le mois, 125 gr de viande par semaine. Si j’avais eu plus de 13 ans j’aurais été J3, j’aurai eu un peu plus de tout mais surtout j’aurai bénéficié de 4 litres de vin pour le mois et les travailleurs de force avaient droit à 8 litres de vin par mois.
Que ce passe-t-il dans le monde autour du 27 mai 1943 ?
Sur le front de l’Est les forces armées soviétiques progressent depuis la reddition de Stalingrad et s’engage autour de la ville de Koursk une des plus grande bataille de chars de la seconde guerre mondiale où les Allemands ont massé environ les deux tiers des chars dont ils disposent. Le Ghetto de Varsovie qui a résisté du 19 avril au 19 mai à une division S.S. en infligeant des pertes importantes aux forces allemandes, est submergé. Tout est rasé, quelques survivants s’échapperont par les égouts et pourront ensuite témoigner. Grande offensive allemande en Yougoslavie contre les forces du maréchal Tito. Le Grand Mufti de Jérusalem, hôte d’Hitler à Berlin, est en Yougoslavie. Il vient bénir la 13° division allemande de montagne composée de Bosniaques. Elle est spécialement chargée de traquer les maquisards de Tito : "nous sommes ici car nous avons vous et nous les mêmes ennemis les juifs et les anglais". Sur le front de l’Ouest, le mois de mai marque la fin de la bataille de l’Atlantique. Les Anglais grâce au décryptage des messages de la flotte allemande ont réussi à couler dans le mois 43 sous-marins allemands, et le Grand Amiral Doenitz responsable de la flotte allemande décide donc de cesser d’envoyer ses bateaux dans l’Atlantique, ce qui va permettre l’approvisionnement beaucoup plus facile de la Grande Bretagne et de l’Afrique du Nord. En Afrique c’est la fin de la bataille de Tunisie, 250000 Allemands et Italiens sont fait prisonniers, l’Afrique du Nord est à cette date totalement libérée ce qui permettra deux mois plus tard d’engager la bataille en Italie et le débarquement en Sicile. Se tient également du 19 au 23 mai à Washington, la conférence Trident qui va mettre au point l’ensemble des opérations de débarquement qui vont intervenir un an plus tard en Normandie. Dans le Pacifique, les Américains ont pratiquement gagné la bataille de Guadalcanal, libéré les iles Aléoutiennes et vont avoir la possibilité d’engager les opérations contre le Japon. En France les maquis commencent à exister réellement, puisque depuis les décisions prises pour le service du travail obligatoire au mois de février dernier, les jeunes s’enfuient et vont se réfugier dans les montagnes. C’est aussi la date des accords entre Giraud et son pétainisme soft, et de Gaulle. "Paris-Soir" explique : "c’est sous la pression anglo-américaine que de Gaulle et Giraud se seraient mis d’accord." Enfin le mois de mai 1943 est un mois tragique des coups très durs sont portés à la Résistance, dans moins d’un mois, mon voisin à cette tribune Raymond Aubrac va être arrêté par les Allemands en même temps que Jean Moulin, c’est également l’arrestation du Général Delestraint commandant de l’Armée Secrète.
Je ne voudrais pas oublier : 1943 trois évènements très importants : c’est la naissance de Johnny Halliday, de Catherine Deneuve et de Jacques Dutronc.
Intervention de Daniel CORDIER
Je n’assistais pas à la séance du 27 mai 1943, aujourd’hui tous les participants sont morts, nous sommes seulement deux Robert Chambeiron et moi survivants de cette journée que nous avons passé tous les deux dans la rue chargés, c’était une grande illusion, d’assurer la sécurité du Conseil de la Résistance, si on voyait une voiture de la Gestapo arriver on était près d’un téléphone et on devait avertir les gens du Conseil et je n’ai appris cette séance là que plus tard en lisant le rapport que Jean Moulin faisait au général de Gaulle. Car curieusement il n’en a pas parlé et il m’a invité à dîner pour fêter cette journée, et durant le dîner, c’était un très bon dîner, c’est le meilleur dîner que j’ai fait dans la Résistance il m’a parlé uniquement de l’art, de l’art moderne et de sa collection. Après l’esquisse de la mission de Jean Moulin, je vais essayer de retracer la préhistoire de cet organisme qui fut le couronnement de la mission de Jean Moulin. J’ai parlé du Conseil de la Résistance, parce que c’est le nom que Jean Moulin a choisi après quelques hésitations, comité politique, conseil politique, Conseil politique de la Résistance et finalement il a choisi le nom de Conseil de la Résistance. Ce n’est que plusieurs mois après sa mort dans l’automne et l’hiver 43/44 que par une espèce de convergence d’usage le nom de Conseil National de la Résistance s’est définitivement établi et a été enregistré par l’histoire. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous parler aujourd’hui du Conseil de la Résistance c’est un souvenir de jeunesse. Pourquoi après 3 ans des débuts de la Résistance pourquoi créer cet organisme ? Il faut rappeler les problèmes inhérents à toutes les rébellions, les insoumissions, et les résistances, opposées à un pouvoir légal décidées à le détruire. Le premier problème à résoudre c’est celui de la légitimité, mais il y en a d’autres tout à fait graves c’est la fragmentation du fait de la clandestinité de tous les groupes, groupuscules, groupements, mouvements, qui peu à peu se mettent en route et qui ont les plus grandes difficultés. Je rappelle que la France était divisée en 5 parties, les plus importantes étant la zone occupée et la zone libre dans lesquelles il était très difficile de communiquer. Cette fragmentation a pour effet la paralysie de l’action et en même temps l’exaltation des divergences idéologiques et l’ambition des chefs. Finalement à ce moment là cette situation était aggravée pendant 2 ans par la fracture géographique entre la France Libre et la Résistance. Car la France Libre ce n’est pas la Résistance et vice versa. Finalement les problèmes sont différents à Londres où le général de Gaulle a créé une armée régulière pour combattre au coté de nos alliés. Il revendique que c’est l’armée française qui continue la guerre au coté de nos alliés. Il revendique la légitimé de ce seul gouvernement mais aussi de chef de toutes les résistances où qu’elles se trouvent. Les Alliés n’ont jamais admis ce qui est, il faut bien le dire, une fiction. Le gouvernement de la France il est là où se trouvent tous les ambassadeurs de la communauté internationale c’est-à-dire à coté du maréchal Pétain à Vichy. Donc ce sont les problèmes du général de Gaulle. Mais les problèmes de ce que l’on appelé plus tard la Résistance intérieure c’est d’établir des liaisons avec l’Angleterre et à l’intérieur de la France, c’est de recevoir de l’argent et des armes. Le reste est très secondaire car la différence entre les deux : la France Libre, c’est le nom qui a été choisi, c’est la France qui n’est pas occupée. L’armée de la France Libre est au contact avec les Allemands quand elle va à la bataille, les Résistants sont 24 heures sur 24 à la bataille et la différence tragique entre les deux c’est que lorsque dans une armée un soldat est fait prisonnier la guerre est finie et lorsque pour un Résistant il est fait prisonnier, il est arrêté, la guerre commence. La guerre pour un Résistant ça veut dire la torture, la déportation et très souvent la mort. Pour résoudre cette difficulté, les premiers qui ont eu l’idée d’un comité, d’un conseil qui rassemble toutes les résistances c’est le parti socialiste et Léon Blum au printemps 1942. Le premier document que nous possédons est du mois de mai 1942. Leur intention est bien sûr de faire l’unité de toutes les résistances, mais c’est aussi une intention politique c’est-à-dire de préparer la Libération afin de s’opposer comme l’a écrit Léon Blum de s’opposer à toute tentation fasciste de la part des organisations de résistance. De ce fait l’organisme qu’il a présenté est constitué pour moitié de représentants des anciens partis de la III° République et pour moitié de Résistants, de mouvements de résistance. Les Socialistes vont présenter ce projet à Jean Moulin le 22 juin (1942) à Toulouse. Jean Moulin le refuse, et en cela il est fidèle aux intentions du général de Gaulle et des chefs de la Résistance qui ne veulent à aucun prix du retour des paris politiques dans la Résistance. Parce qu’ils estiment que les partis politiques de la III° République ont trahi la République et la France en remettant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui a institué un régime autoritaire. Le paradoxe de cette histoire c’est que Jean Moulin qui a refusé en juin cet organisme, c’est lui qui 7 mois plus tard à Londres va persuader le général de Gaulle de le créer. Que s’est-il passé entre temps ? il s’est passé que les événements sont plus forts que les hommes, effectivement le 8 novembre 1942 les Américains débarquent en Afrique du Nord, et à la colère des résistants l’interlocuteur qu’ils ont choisi c’est l’amiral Darlan qui est l’héritier du maréchal Pétain, qui a été plusieurs fois ministre de son Conseil qui a même présidé ce conseil, mais surtout au mois de mai 1941 a été proposer à Hitler que l’armée française collabore avec les Allemands pour vaincre les Alliés. C’est cet homme dont les circonstances font le chef de la Résistance. Jean Moulin a compris tout de suite en dehors de ces circonstances indignes, car le général de Gaulle est consigné à Londres et interdit d’aller en Afrique du Nord. Jean Moulin a tout de suite compris que la politique des Alliés, ce qu’ils appellent la politiques des autorités locales, c’est-à-dire que partout où les Américains débarquent on traite avec les autorités locales quelles qu’elles soient de manière à sécuriser les arrières de l’armée américaine. Il a compris que lorsque les Alliés vont débarquer en France ils vont traiter avec les autorités locales et quelles sont les autorités locales ? En France c’est le maréchal Pétain maître de l’administration de la police et de l’armée. Par conséquent de Gaulle sera interdit de rentrer en France. Aussitôt il envoie un télégramme aux Alliés pour leur demander que de toutes les manières en Afrique du Nord il n’y ai qu’un seul chef de gouvernement c’est le général de Gaulle qui est également le chef de la Résistance mais simultanément à cet événement il s’en passe en France un autre qui est tout aussi inquiétant le parti socialiste qui a eu l’idée d’un conseil de la Résistance rend public dans son journal clandestin le Populaire cette volonté de le créer et s’adresse directement aux autres mouvements de la résistance, pour créer avec eux mi-partis mi-résistants un Conseil de la Résistance. Là il y a un grand danger c’est que à partir du moment où les partis et les mouvements c’est-à-dire l’ensemble de toutes les résistances s’unissent en France c’est eux qui possèdent la légitimité d’un Conseil exécutif de la Résistance et par conséquent les Américains et les Anglais qui ont toujours refusé l’autorité du général de Gaulle comme chef de la France et de toutes les résistances. Les Américains et les Anglais vont traiter directement avec ce Conseil. Par conséquent Roosevelt qui veut absolument éliminer le général de Gaulle car il le soupçonne d’être un apprenti dictateur va traiter directement avec ce Conseil. Il faut une solution rapide, c’est pourquoi Jean Moulin, après un certain nombre de négociations, a récupéré cette idée et à Londres le 14 février 1943 il demande au général de Gaulle de créer lui-même cet organisme et d’inviter les mouvements, les partis et les syndicats à le rejoindre dans cet organisme, et à cette occasion le 21 février 1943 rédige les nouvelles instructions qui font de Jean Moulin son représentant personnel pour toute la France, le Président du Conseil de la Résistance, et pour faire bonne mesure ministre du Comité National c’est-à-dire de son gouvernement. Jean Moulin rentre en France, il y a les dernières négociations, assez difficiles avec las mouvements de résistance qui ne veulent pas entendre parler des anciens partis politiques, pour une raison a mesure que le temps passe et de Gaulle également envisagent de devenir les nouveaux partis de la IV° République et de devenir les représentants du peuple qu’ils ont été les seuls à défendre pendant 4 ans finalement le 8 mai 1943 Jean Moulin envoie un télégramme au général de Gaulle en lui annonçant que le Conseil de la Résistance est constitué. Il lui demande d’envoyer un programme en indiquant qu’il doit annoncer la création de la IV° République. Mais il y a un second télégramme à destination des Alliés ce télégramme est très important car il est dit explicitement que si le général Giraud qui est devenu le chef de l’Afrique du Nord après l’assassinat de l’amiral Darlan, s’il revient au général Giraud d’être le chef de l’armée française en revanche seul le général de Gaulle doit être le chef d’un gouvernement français. Il ajoute qu’en cas de rupture des négociations entre le général de Gaulle et le général Giraud en Afrique du Nord, le général de Gaulle restera le chef de la Résistance française. Du point de vue de l’histoire le destin de ce télégramme est très intéressant, l’histoire à propos de ce télégramme, a suivi la légende pendant longtemps c’est-à-dire que ce télégramme est arrivé à Londres le 14 mai et l’entourage du général de Gaulle a compris l’importance de ce message qui pour la première fois émanait des partis, des résistants, des syndicats qui reconnaissaient la légitimité du général de Gaulle, lequel était à quelques jours de sa rencontre en Algérie avec le général Giraud parce que le blocus avait été terminé. Ils devaient entamer des conversations politiques. Pour tous ceux qui aiment l’histoire il a été présenté par l’histoire et la légende que ce télégramme a obligé le général Giraud à accepter que le général de Gaulle vienne en Algérie. Or c’était déjà convenu, mais ce télégramme a eu une importance décisive pour tout le reste de la présence du général de Gaulle dans la conquête qu’il sera obligé de faire jusqu’en novembre 1943. Pour la première fois grâce à ce document, grâce à la motion que va voter plus tard le C.N.R.il a la preuve que ce qu’il a prétendu sans raison depuis le premier jour qu’il était chef de toutes les résistances, et bien grâce à ce télégramme c’était vrai. Pour moi-même qui n’étais rien dans la Résistance, qui étais dans la rue, le fait que cette assemblée représentative pour la première fois depuis l’assemblée de Vichy, siégeant à Paris qui redevenait la Capitale de la France c’est-à-dire de la Liberté.
Ce texte n’a pas été revu par Daniel Cordier
Intervention de Raymond AUBRAC
Pour les gens de ma génération il y a deux semestres singuliers : le semestre qui commence en juin 1940 pendant lequel la France va perdre sa liberté et le semestre qui commence en juin 1944 pendant lequel la France va retrouver ses libertés. Le premier semestre est bien connu, dans ses évènements civils, militaires, de politique internationale, c’est la défaite, c’est le gouvernement qui part à Bordeaux, c’est le vote de pleins pouvoirs pour le maréchal Pétain, c’est le début de la politique du maréchal Pétain. Le second semestre lui, il est en fait, assez inconnu, pourquoi ? Parce que tout est décentralisé, car à partie de juin 1944 jusqu’à, disons, janvier 1945, il n’y a pas un pouvoir central, une politique centrale, il y a par la nécessité des évènements une décentralisation complète. Les événements se déroulent dans les régions, dans les villes, dans les villages, un peu partout, beaucoup d’évènements sont communs à l’ensemble de la France, beaucoup d’évènements sont différents et j’espère qu’un jour les historiens iront regarder ce qui s’est réellement passé dans l’ensemble de la France, grâce aux innombrables récits historiques de ce qui s’est passé un peu partout.
Je vais vous dire maintenant ce qui s’est passé dans une région où je me trouvais, notamment ce qui s’est passé en application des dispositions qui ont été prises antérieurement par le général de Gaulle, par Jean Moulin, par la Résistance qui vous ont été décrites par les personnes qui ont parlé avant moi. Il s’est trouvé que le 9 août 1944 le général de Gaulle m’a appelé pour me dire que j’étais nommé Commissaire de la République pour la région de Provence. En deux mots les Commissaires de la République c’est une institution qui a été très éphémère, très transitoire, et qui a peut-être rendu quelques services à la République. De quoi s’agissait-il ? il s’agissait de résoudre le problème suivant : les débarquements allaient avoir lieu en France, dans le courant de l’année 1944, en Normandie en Juin et en Provence en août, mais la bataille de France allait se dérouler pendant plusieurs semaines plusieurs mois, comment le pays allait-il être administré dans l’intervalle ? Les Alliés, les Américains avaient une réponse à ce problème, ils avaient prévus ce qu’on appelait l’A.M.G.O.T. c’est à dire l’administration militaire des territoires occupés qu’ils appliquaient déjà en Italie, et qu’ils s’étaient préparés à appliquer en France. En désignant d’avance des jeunes officiers, des jeunes sous-officiers pour occuper les différents postes de l’administration et pour utiliser au maximum, comme l’a rappelé tout à l’heure Daniel Cordier, toutes les institutions mises en place par Vichy. Cette solution n’était pas acceptable pour le général de Gaulle, elle n’était pas acceptable pour la Résistance. Quelles dispositions ont-elles été prises dans cet échange extraordinaire de messages qui se déroule entre Paris et Alger ; entre ce gouvernement clandestin qui existe à Paris, avec la délégation générale du général de Gaulle et le Conseil National de la Résistance et d’autre part Alger et le gouvernement qui siège à Alger autour du général de Gaulle. Les dispositions qui ont été prises comportent deux parties. Premièrement dans chacun des départements va se créer un Comité Départemental de Libération qui va être établi à l’image du C.N.R. c’est à dire qu’il va dans chaque département représenter les différents mouvements de Résistance, les différentes sensibilités politiques, les différentes activités syndicales. Ce Comité Départemental de Libération va avoir un rôle extrêmement important qui est défini dans le programme du C.N.R. car le programme du C.N.R. comporte deux parties, la première partie dont on ne parle pas assez décrit justement les conditions du combat de libération et les dispositions à prendre pour la mise en place de ces Comités Départementaux et les responsabilités qu’ils vont avoir dans les combats d’insurrection, dans les combats de prise de pouvoir et dans les premières actions faites par la Résistance. Le deuxième volet mis en place par le général de Gaulle et le C.N.R. à Paris c’est la création de ces Commissaires de la République. Il s’agit dans chacune des 18 régions qui existent à ce moment là en France d’envoyer un personnage muni de pouvoirs très étendus, de caractère provisoire naturellement, qui touchent à l’administratif, à l’exécutif et même au judiciaire pour rétablir la légalité républicaine, remettre en place les différentes institutions qui vont permettre à la République de fonctionner. D’ailleurs le programme du C.N.R. au début de sa seconde partie au moment où il va formuler quelques prescriptions de politique générale à appliquer après la Libération, le programme du C.N.R. indique clairement que le pouvoir exécutif va être remis entre les mains d’un gouvernement présidé par le général de Gaulle. Les Commissaires de la République sont donc les envoyés de ce gouvernement. Ils sont nommés par le général de Gaulle, après consultation et accord des comités siégeant à Paris et représentant la Résistance. Voila le genre de mission qui incombe aux Commissaires de la République. J’ai un peu insisté sur ce point car le hasard fait que sur les 18 Commissaires de la République je suis le dernier survivant pour une simple raison d’âge. Mes collègues ont disparus, quelques uns d’entre eux ont fait une carrière politique, et la plupart d’entre eux ont simplement après les hostilités, retrouvé leurs activités antérieures.
Alors le Commissaire de la République est nommé à Marseille débarque à Saint-Tropez dans la tête de pont du débarquement de Provence, et avance au fur et à mesure que le front progresse, le débarquement est le 15 août. Le 18 août la G.G.T. déclare la grève générale à Marseille, le lendemain 19 août le Comité Départemental de Libération prévu par le programme du C.N.R. déclare l’insurrection à Marseille. Le Comité Départemental de Libération siège à la Préfecture de Marseille, dans le bureau du Préfet, et envoie un signal au Commissaire de la République, que je suis, qui arrive à la Préfecture le 24 août 1944. Alors que l’insurrection a débuté le 19 et va durer 8 jours. Marseille comme Paris a vu se dérouler 8 jours d’insurrection.
Le 24 août au début de l’après midi une voiture de F.F.I. dont les vitres avaient disparues m’a attrapé dans la banlieue de Marseille et nous sommes arrivés à la Préfecture après avoir traversé la Cannebière entre deux rafales de mitrailleuses allemandes qui tiraient en enfilade dans la Cannebière. Je suis donc arrivé à la Préfecture de Marseille qui était transformée en P.C., en poste de secours, en poste militaire, toutes les fenêtres étaient garnies de sacs de sable, le front passait entre la Préfecture et la Cannebière, et à l’intérieur dans le bureau du Préfet, au milieu d’une épaisse fumée de tabac, siégeait depuis 48 heures le Comité Départemental de Libération. Le Président du Comité Départemental de Libération qui s’appelait Francis Lennhart s’est levé, m’a accueilli, et m’a transmis le pouvoir qu’il exerçait depuis trois jours. Le Comité Départemental s’est retiré dans la salle du Conseil Général en me laissant titulaire du bureau du préfet des Bouches-du-Rhône qui est devenu le bureau du Commissaire de la République. J’insiste sur cette passation de pouvoir parce elle a été prévue et elle s’est passé ainsi à peu près dans toute la France. C’est très important de constater que la première partie du programme du C.N.R. a été appliquée pratiquement partout. Comme nous le savons la seconde partie qui prescrit toute une série de mesures de progrès social, de progrès économique va être appliquée, peut-être pas complètement, mais en partie par le gouvernement du général de Gaulle. En ce qui concerne Marseille proprement dite les décisions que va prendre le Commissaire de la République sont les décisions qui s’imposent compte tenu de la situation, il s’agit d’abord de nommer des préfets, il y a donc 6 préfets à nommer. Il s’agit ensuite d’essayer de faire face aux problèmes les plus difficiles qui sont d’abord les problèmes de ravitaillement, sur lesquels malheureusement le pouvoir central n’a pas beaucoup d’autorité. Ensuite les problèmes d’épuration qui sont très importants, ils sont également prévus par le programme du C.N.R. et exigés par la population notamment dans la ville de Marseille qui a souffert pendant des années d’une pression très très forte de toutes les polices de Vichy et de la Gestapo. Puis essayer de remettre en marche la vie économique de la région. Je n’insiste pas sur la création des cours de justice, qui avait été prévue à Alger. Je voudrais juste dire un mot sur la remise en marche économique, parce ça été un problème assez important à Marseille qui concerne en même tant l’épuration et le démarrage économique. Marseille est un grand port, dès la Libération Marseille va être transformée en une très importante base pour les armées de Libération. Les Américains installent dans le Port de Marseille une base pour l’approvisionnement qui va être une des bases les plus importantes de la campagne d’Europe. Un grand port ou une grande base exigent un certain nombre d’activités économiques de soutien et de complément. Il s’agit de décharger les bateaux, de réparer les bateaux, il s’agit et c’est important à l’époque de réparer le matériel ferroviaire, - nous avions perdu plus de 70% de nos locomotives - et naturellement il faut remettre en état tout le système ferroviaire. Bref toute une série d’entreprises dont le fonctionnement était indispensable au port. Ces entreprises pendant la période d’occupation ont très largement travaillé avec les Allemands, elles étaient très lourdement considérées comme des collaborateurs. Il en résultait que 2 ou 3 de ces chefs d’entreprises étaient emprisonnés à la Libération. La plupart des autres avaient quitté Marseille, ils avaient peur, ils étaient partis. nous étions donc dans une situation où il fallait faire fonctionner des entreprises indispensables au fonctionnement de la base dans une situation où les patrons étaient absents, dans une situation aussi où les personnels, les ouvriers, les cadres voulaient travailler. Les juristes nous ont alors indiqué l’existence d’une loi d’avant guerre, qui s’appelle "la loi de 1938 sur l’organisation de la Nation en temps de guerre" et qui prévoit la réquisition. Le commissaire de la République a réquisitionné 15 entreprises indispensables au fonctionnement du Port. C’est ici qu’intervient l’importance du programme du Conseil National de la Résistance, l’importance des idées de progrès social et de progrès économique, nous avons ajouté aux arrêtés de réquisition une clause prévoyant auprès du directeur nommé dans chacune de ces entreprises un comité consultatif de gestion comportant un élu ouvrier, un élu cadre et un élu ingénieur. Ces Comités consultatifs de gestion ont fonctionné auprès des directeurs de ces entreprises a notre avis conformément à l’esprit de progrès social et de progrès économique du C.N.R.. C’est la raison pour laquelle j’ai insisté sur cette incidence, ce chapitre de la Libération de Marseille. Les résultats pratiques ont été extraordinaires, sans aucune difficulté ces entreprises ont travaillé dans une sorte de système de cogestion, elles ont obtenu des résultats techniques excellents, elles ont été couvertes de remerciements et de félicitations des autorités américaines du Port de Marseille. L’expérience a duré jusqu’en 1947. Dans l’intervalle les autorités américaines n’avaient pas reconnu le gouvernement du général de Gaulle, la reconnaissance du gouvernement du général de Gaulle date d’octobre 1944. Or les officiers des affaires civiles que les Américains avaient prévus pour administrer la France dans le cadre de l’A.M.G.O.T. étaient en fait sur le front en train d’avancer avec les troupes et d’observer le comportement de la population civile y compris dans Marseille d’observer le fonctionnement de ces entreprises importantes pour le fonctionnement du Port. Nous avons car les Américains les ont publiés les compte rendus de ces officiers de affaires civiles qui montrent dans tous leurs rapports à l’intérieur des grandes villes comme aussi au fur et à mesure le front s’avançait que la population de notre pays acceptait le gouvernement du général de Gaulle et souhaitait la mise en place de ce gouvernement, c’est une des raisons pour lesquelles au mois d’octobre 1944 les gouvernements alliés ont reconnu le gouvernement du général de Gaulle
Intervention de Guy KRIVOPISSKO
Le programme d’action de la Résistance, inspirateur des réformes sociales et syndicales à la Libération.
En mai 1944, des journaux, des tracts, des brochures édités par les principales organisations de la Résistance intérieure - mouvements des deux zones, partis politiques (PC et PS), syndicat (CGT), organisations unies de jeunesse (FUJP), etc. - annoncent aux Français que l’union des organisations de Résistance réalisée au sein du CNR s’est une nouvelle fois manifestée le 15 mars 1944 autour d’un « programme d’action de la Résistance ». Si le 27 mai 1943 l’union s’était réalisée autour de quelques grands principes (faire la guerre ; rendre la parole au peuple ; rétablir les libertés républicaines dans un État où la justice sociale ne sera point exclue ; travailler avec les alliés à l’établissement d’une coopération internationale réelle), dix mois après cette union s’affirme, dans l’esprit de ces principes, autour d’un « programme » c’est à dire d’un ensemble de projets en indiquant les formes, les moyens et les étapes pour leur réalisation.
I Le programme
1 Structure Le texte, 7 pages d’une brochure au format livre de poche (si l’on se réfère, parmi les très nombreuses éditions, à celle imprimée en brochure par Libération Sud) s’organise en deux parties inégales marquant deux temps : l’un « immédiat » qui doit conduire à la libération, l’autre « différé’ , celui de l’après - libération. Une introduction définit la Résistance et ses missions : une union dans le combat pour la libération de ceux qui refusent la défaite et veulent rétablir la souveraineté de la France et l’unité des Français. Une union pour le présent et pour le futur. Une brève conclusion clôt la seconde partie et rappelle de manière synthétique les buts du combat commun : l’établissement d’une république nouvelle, la restauration de la démocratie, la réalisation de l’union des Français autour du CFLN et de son président, le général de Gaulle.
2 La première partie du programme La première partie du programme intitulée « plan d’action immédiate », souvent passée sous silence, est pourtant essentielle tant dans ses contenus que dans ses conséquences. C’est un véritable plan de mobilisation générale, militaire et civile de la population (organisée ou pas). Cette mobilisation s’effectue sous la direction politique du CFLN, du CNR et des CDL et au plan militaire sous la direction des différents échelons FFI. Les rédacteurs montrent que la libération de la Corse, l’amplification des mouvements de grèves, des sabotages et des manifestations de refus du STO (remarquable par l’ampleur et la vitalité des maquis) sont autant de signes de l’esprit de combat offensif qui gagne la population et qui valide cette stratégie de mobilisation. Cette mobilisation est d’abord vitale pour la sauvegarde des résistants et de la population face à la barbarie de l’ennemi qui se manifeste par : le STO ; les réquisitions et ses conséquences (famine, tuberculose, etc.) ; la répression aveugle. Un enjeu résumé par les deux formules : « destruction physique de la nation », « se battre ou disparaître ». Cette mobilisation revêt toutes les formes d’actions qui peuvent nuire à l’ennemi (luttes sociales, sabotages, renseignements, refus du STO, etc.) et développe l’esprit et les manifestations de solidarité. Ces luttes coordonnées aux actions des groupes armés accompagnent le passage à la lutte armée de fractions de plus en plus importante de la population et le renforcement des effectifs sous direction FFI. Cette mobilisation prépare et hâte l’ouverture du débarquement (tant attendu), elle fait de la Résistance une force réelle aux côtés des armées françaises et alliées. Enfin en faisant des Français les acteurs de leur propre libération, elle réalise les conditions essentielles pour la restauration de l’indépendance et de la souveraineté nationale face aux projets politiques de l’allié américain d’administration militaire des territoires libérés (AMGOT) : une idée qu’exprimera avec force et sens de la formule le général de Gaulle dans son discours radiodiffusé du 6 juin 1944 « La Bataille suprême est engagée ! (…) Bien entendu, c’est la bataille de France et c’est la bataille de la France ! ».
Est-il nécessaire de dire le rôle militaire et politique déterminant jouée par cette mobilisation dans la Libération du pays ?
3 La seconde partie du programme
La seconde partie du programme intitulée « mesures à appliquer pour la libération du territoire » réaffirme d’emblée que l’union née dans les combats pour la libération demeure à la libération pour la « renaissance » du pays.
L’idée directrice de la première partie est, je le rappelle, qu’il ne peut y avoir de libération réelle du pays si les Français n’en sont pas les premiers acteurs. En toute logique, la seconde partie pose comme fondement de cette libération :
l’établissement du GPRF comme seul gouvernement légitime de la France, gage du rétablissement de l’indépendance et de la souveraineté nationales ;
la répudiation totale du régime de Vichy et la condamnation de ses hommes, de ses forces et de ses appuis (« châtiment des traîtres et confiscation de leurs biens »), conditions nécessaires pour l’instauration de la République et de la démocratie.
Il en découle une plate-forme présentant les projets politiques, économiques, sociaux et culturels sur lesquels est fondée la République nouvelle.
Il s’agit :
de rétablir les principes fondamentaux de la démocratie politique, tous abolis par Vichy et l’occupant : restauration de la souveraineté du peuple par le suffrage universel ; Droits de l’Homme et du citoyen (liberté de pensée, de conscience, d’expression ; droit d’association, de réunion, de manifestation, inviolabilité du domicile et du secret de la correspondance, respect de la personne et égalité de tous devant la loi).
Ces droits seraient incomplets sans l’existence d’une presse libre et indépendante des pouvoirs politiques et économiques.
Il est à noter que, sans parler de décolonisation, les rédacteurs du programme indiquent vouloir voir développer les droits politiques, sociaux économiques pour les populations des colonies de l’Empire français. En revanche, alors que le sujet est en débat à l’Assemblée consultative provisoire (ACP), le droit de vote des femmes, un sujet majeur qui divise, n’est pas mentionné.
de réformer la France. À grands traits je vous présente les principales propositions et l’esprit qui les motive.
au plan économique, outre la confiscation des biens des possédants ayant collaboré, l’idée maîtresse est la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général, c’est à dire de mettre fin à la dictature des grands groupes industriels et financiers sur l’économie nationale notamment : en assurant le retour à la Nation (nationalisation) des secteurs clés de l’économie jusqu’alors privés et monopolisés : énergies, sous-sol, banques et assurances ; en imaginant une organisation rationnelle de l’économie suivant un plan élaboré démocratiquement par les citoyens ; en reconnaissant un droit pour les ouvriers à accéder à la direction, l’administration et la gestion des entreprises ; etc.
au plan social, outre le rétablissement d’un syndicalisme libre, indépendant et doté de pouvoirs nouveaux d’intervention économique et social à tous les niveaux de la société, l’idée maîtresse est d’assurer effectivement à chaque personne, dans le respect de sa dignité, les droits fondamentaux à l’existence, en premier lieu : le droit au travail et au repos par la régulation de l’embauche et du licenciement et le rétablissement ou l’établissement de conventions collectives ; le droit à la santé et à la retraite (la plus vieille revendication ouvrière) par la création d’une sécurité sociale ; la garantie d’un salaire minimum et la garantie d’un niveau de vie décent notamment par le biais d’une politique monétaire ; etc.
au plan social et culturel, un paragraphe entier met l’accent sur le droit à l’instruction et à la culture pour tous « afin de promouvoir une véritable élite non de naissance mais de mérite et constamment renouvelée par les apports populaires » justifiant la formule de conclusion « ainsi sera fondée une république nouvelle ».
4 Diffusion du programme Le texte intégral ou presque intégral de ce programme, passé à la postérité sous le nom de programme du CNR, est largement porté à la connaissance des Français, évidemment, aussi souvent que les conditions de diffusion de la presse clandestine le permettent.
II L’élaboration du programme : un long cheminement
Outre un ensemble d’évènements internationaux conjoncturels graves en premier lieu le projet américain d’AMGOT,
1 le programme est le fruit de nombreuses réflexions longuement mûries au sein de chaque formation de la Résistance intérieure. Ces réflexions résultent de la culture antérieure de chacun des groupes ou des membres de ces groupes et de l’analyse que chacun d’eux fait des causes de la défaite, de l’effondrement et de la politique de « révolution nationale » et de collaboration de l’État français ;
2 le programme est le fruit d’une élaboration patiente et remarquablement démocratique, un exemple unique, de l’ensemble des composantes du CNR (mouvements, partis et syndicats) et alimentés par des projets économiques et sociaux du CFLN ;
3 le programme, et le fait est largement passé sous silence, est en parfaite résonance et cohérence avec les principes et l’action du général de Gaulle et de la France Libre, puis du gouvernement provisoire et de l’Assemblée consultative provisoire siégeant à Alger.
Même si le programme est l’œuvre du seul CNR (sans concertation avec le général de Gaulle, le CFLN et l’ACP) il est le reflet de cette confluence de pensée qui anime toutes les composantes de la Résistance à l’intérieur et à l’extérieur. Sans cela comment comprendre l’œuvre accomplie par les gouvernements et les assemblées dans les deux années qui suivent la Libération, en premier lieu sous la présidence du général de Gaulle (non sans débats et confrontations vifs, mais qui sont l’expression normale d’une démocratie restaurée) ?
III Le programme à l’épreuve de la libération
Alors que tout le territoire n’est pas encore libéré, que la France participe à part entière à la guerre qui continue, que l’économie nationale est délabrée et que tout manque… les points essentiels du programme sont réalisés (cf. le discours programme du général de Gaulle le 12 septembre 1944 au Palais de Chaillot à l’invitation du CNR). La légalité républicaine est rétablie et toutes les mesures politiques de Vichy sont abolies. Mis à part les contraintes du temps de guerre, les libertés fondamentales sont restaurées et permettent un retour à une vie démocratique voire amorcent son élargissement : en premier lieu le droit de vote est accordé aux femmes dès le 5 octobre 1944. Mais ce n’est qu’après la fin de la guerre en Europe (8 mai 1945), le retour des déportés, STO et prisonniers de guerre qu’un retour à une vie politique normale s’effectue et que le programme du CNR, les projets de vastes réformes du pays deviennent pleinement à l’ordre du jour.
Sans énumérer de manière exhaustive et chronologique l’immense œuvre réalisée je présenterai un panorama des principales réformes accomplies et l’esprit qui les anime.
1 La République nouvelle pour laquelle la Résistance s’est battue ne peut se construire valablement sans instruire le procès de l’État français, de ses hommes et de ses appuis. Cette phase de justice, appelée l’épuration, se fait dans le cadre légal d’une justice républicaine, notamment, par l’institution le 18 novembre d’une Haute cour de justice. Au plan politique, outre l’abolition de la législation de Vichy dès le 10 septembre 1944, sont jugés les hommes responsables ou complices de la dictature et de la collaboration (procès Laval, Darnand, Pétain juillet-août 1945, Maurras, gestapo française, etc.), Au plan économique, complices ou profiteurs du système sont poursuivis : les biens de quelques possédants sont réquisitionnés, saisis, confisqués (Houillères du Nord et du Pas-de-Calais, 13 décembre 1944 - 1945 : Renault, 16 janvier 1945 ; industries aéronautiques dont Gnôme et Rhône, 29 mai 1945) ; des sanctions professionnelles sont prises à l’encontre de fonctionnaires ou de personnels d’entreprises.
2 Mais cette République nouvelle ne peut se construire valablement non plus sans remédier aux tares de la République précédente qui a failli. Aussi, l’œuvre entreprise, entre 1944 et 1946, par les gouvernements et les assemblées successifs, avec le soutien du CNR encore constitué et celui de toutes ses composantes, dans la filiation des principes du programme du CNR s’attache à transformer en profondeur la société française en fondant une République établie sur une démocratie politique, économique, sociale et culturelle.
Exception française, cette œuvre profonde et durable est réalisée dans la paix civile, dans un pays réellement indépendant, par un peuple réellement souverain.
démocratie politique
Durant deux ans, avec le droit de vote accordé aux femmes, l’ensemble des Françaises et des Français au cours de débats passionnés, à l’occasion d’élections municipales, cantonales et législatives et par référendum construisent le nouveau pacte républicain, la Constitution, et les institutions de la République. Rarement dans l’histoire nationale aura été mieux honoré son principe : « gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple ».
Le préambule de la Constitution enrichit les Droits et libertés de 1789 et les principes républicains de nouveaux principes politiques, économiques et sociaux largement inspirés par le programme du CNR (égalité homme - femme ; droit d’asile ; droit au travail ; liberté syndicale ; droit de grève ; amélioration des conditions de travail et participation ouvrière à la gestion des entreprises ; nationalisation des monopoles ; établissement du principe de solidarité nationale (vieux, handicap, famille, santé pour tous) ; droit pour tous à l’instruction, à la formation et à la culture (enseignement public, laïc, gratuit) ; coopération et organisation de la paix dans le monde ; création d’une Union française qui rejetant la colonisation ouvre la voie à la décolonisation ; etc.). Le préambule de la Constitution est à la fois l’affirmation des principes d’une République nouvelle et la synthèse du programme des réformes économiques et sociales mises en œuvre, alors, par les gouvernements et les Assemblées.
Ce socle de principes républicains qui fonde notre histoire commune depuis 64 ans est inscrit en tête de la Constitution de la Vème République.
Symboles de cette rénovation de la démocratie politique sont les ordonnances et lois sur la presse organisant son pluralisme et son indépendance. Dans le même esprit, on peut noter la création de l’ENA (22 juin 1945) ou les mesures qui associent aux droits du citoyen ceux à l’instruction, à la formation et à la culture.
- démocratie économique
Sans remettre en cause des principes et des mécanismes du système économique capitaliste (propriété privée et liberté d’entreprendre) est élaboré un ensemble de mesures qui affirment : la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers ; la primauté du politique sur l’économie (un outil au service de l’homme) et la démocratisation de l’économie ; la responsabilité sociale de l’activité économique.
Il en découle :
la création d’un Commissariat général au plan (21 décembre 1945) ;
la construction d’un grand service public : (mise en œuvre d’une réforme de la fonction publique en juin 1945, suivie par la création d’un statut général des fonctionnaires le 5 octobre 1946) ; nationalisations et maîtrise des secteurs-clés de l’économie (marine marchande, 18 décembre 1944 - transports aériens, 26 juin 1945 – Banque de France et 4 banques crédit - Crédit Lyonnais, Société Générale, Comptoir d’escompte, Banque Nationale pour le Commerce et l’Industrie -, 2 décembre 1945 - Énergies (gaz , électricité), 8 avril 46 ; (atome) 18 octobre 1945 – assurances, 25 avril 1945).
la démocratisation de la vie économique par l’octroi de nouveaux droits et de droits nouveaux aux producteurs, à leurs représentants et à leurs organisations syndicales, en premier lieu par l’existence de comités d’entreprise (22 février 1945 – 25 avril 1946) et de conventions collectives.
démocratie sociale fondée sur la reconnaissance des droits fondamentaux à l’existence, dans le respect et la dignité de la personne (action sur les salaires et le niveau de vie opposée à l’idée de charité ou d’assistance humanitaire ; choix d’un mode de gestion citoyenne et responsable opposé à l’étatisme).
défense du niveau de vie : augmentation des salaires (30 septembre 1944) ; conférence nationale sur les salaires et les prix (4- 27 avril 1945) ; loi sur le salaire minimum vital9 (mai 1947).
protection de la santé et droit à la retraite : création de la Sécurité sociale ( 4-19 octobre 1945 ; 24 avril 1946 ; janvier 1947) ; création de l’assurance vieillesse (septembre 1946). Les premières élections aux caisses primaires de Sécurité sociales ont lieu en avril 1947.
protection de la famille, de la mère et de l’enfance : statut des associations familiales (14 février 1945) et loi sur les prestations familiales (août 1946) ; ordonnance de création de la PMI -protection maternelle et infantile - et instauration du congé maternité de 14 semaines (2 novembre 1945) ; ordonnance sur la protection, l’assistance, la surveillance et l’éducation de la jeunesse délinquante (2 février 1945) ; etc.
droit au logement avec l’instauration en particulier du droit de réquisition pour relogement des gens sans toit (2 septembre 1945).
En guise de conclusion Le programme d’action de la Résistance crée les conditions essentielles de la participation des Français à leur propre libération gage de la restauration de l’indépendance nationale et de la souveraineté du peuple. Le programme inspire les principes de rénovation de la République fondée sur des principes de démocratie politique, économique, sociale et culturelle : une forme d’exception française.
Intervention de Nicolas BAVEREZ
Le sujet qui m’est imparti traite du programme économique du C.N.R. et des Trente Glorieuses.
L’exception historique de la France réside dans l’alternance de périodes de déclin et de redressement exceptionnel. La séquence que nous examinons c’est-à-dire le passage des années 30, de l’effondrement de juin 40, de l’Occupation, à la Libération et la reconstruction du pays constitue un moment clé de l’histoire de la France du XXème siècle.
Quand on regarde le XXème siècle, la France est en 1900 comme en 2000 la 4° puissance économique mondiale. Mais cette apparente stabilité masque des hauts et des bas prodigieux. Pour mesurer l’aspect décisif de la période que nous examinons, je vous rappelle les taux de croissance 1929/39 – 0.3 % par an ; 1939/49 +1.1 % ; 1949/69 +4.6 % – au début des années 70 + 5.2% par an.
Donc si la France était encore la 4° puissance économique mondiale en 2000 – même si elle est revenue au 6° rang depuis –, elle le doit aux Trente Glorieuses. C’est d’autant plus remarquable que l’économie française a connu un déclin accéléré dans les années 30 et que les destructions de la guerre furent considérables avec 600 000 morts et la liquidation du quart de la fortune nationale, (seul 1/10 de la fortune nationale avait été détruit pendant la première guerre mondiale, même si les pertes humaines avaient été plus élevées). Dernier élément, la France compte 40 millions d’habitants en 1945 alors qu’elle en aurait 39.6 en 1900 : donc cette formidable reconstruction s’est accomplie avec une population stagnante depuis un demi siècle.
Comment ce miracle a-t-il été possible ? Il a été possible car à cette République nouvelle a correspondu un modèle économique nouveau, que je souhaiterais analyser en rappelant d’abord le programme économique et social du C.N.R. et sa généalogie, en décrivant comment il a débouché sur la refondation d’un modèle français original, en terminant enfin avec le destin des Trente Glorieuses et l’héritage du programme économique du C.N.R.
1. Un modèle économique en rupture pour une République nouvelle
Le programme économique du C.N.R. est organisé autour de cinq axes majeurs : la démocratie économique et sociale, contre les féodalités et le corporatisme ; la direction de l’économie par l’Etat via la planification ; la nationalisation des grands moyens de production ; la recherche du plein emploi ; le dépassement de l’opposition capital/travail au travers de la participation, du syndicalisme, des mécanismes associant les ouvriers à la gestion des entreprises. C’est donc une synthèse extrêmement large, qui mêle l’apport de libéraux, comme Hirsch, Courtin ou Pleven, de socialistes comme Jules Moch ou André Philip, Lacoste ou Parodi des introducteurs des idées de Keynes en France, c’est-à-dire Pierre Mendès-France ou Georges Boris.
Un mot résume bien cette synthèse, c’est le mot d’économie progressive. Elle traduit l’ambition d’une modernisation radicale qui entend corriger les déséquilibres du capitalisme mais qui refuse le passage au système soviétique, donc à une économie qui aurait été planifiée de manière autoritaire, centralisée, organisée autour de la disparition de la propriété privée.
Quelle fut la généalogie de ce programme ? Je crois qu’il s’inscrit sur fond de trois chocs, trois héritages et trois hantises ou refus.
Les trois chocs, c’est d’abord la première guerre mondiale d’où les mesures de soutien à la natalité et l’idée qu’il faut encourager le renouveau de la démographie pour soutenir la modernisation du pays et de l’économie. Puis deuxième grand choc, la déflation des années 30 et la quasi guerre civile qui l’a accompagnée. Enfin le troisième choc et traumatisme majeur est à chercher dans la défaite de juin 40, l’effondrement de la République et l’Occupation.
Les trois héritages mêlent l’apport des planistes et des Keynésiens des années 30, avec les premières tentatives de plan pour essayer de sortir de la grande déflation, plans imaginés par la C.G.T. mais aussi par le Groupe X-Crise qui rassemblait plutôt des néo-libéraux et recherchait une troisième voie. Il y a bien sûr l’héritage du Front Populaire qui fut une occasion ratée de modernisation du modèle économique et social, mais dont les réformes restent intactes et seront maintenues, même si les Français vont travailler 56 heures par semaine quand bien même on ne touche pas au symbole des 40 heures. Enfin une partie de l’héritage de Vichy, certainement pas sur le plan politique et intellectuel mais sur le plan technique avec un certain nombre d’instruments tels l’encadrement des prix, les premiers essais de planification avec le plan d’équipement de 42 et la "tranche de démarrage" qui sera réutilisée. Il ne s’agit pas de faire de symétrie : comme le dit Kuisel, la Résistance et Vichy sont deux forces parallèles mais clairement antagonistes. Il ne s’agit pas d’assimiler les uns avec les autres, mais de constater que certains des instruments techniques et administratifs qui ont été forgés par Vichy ont été réutilisés, notamment au sien du ministère de la Production.
Dans les trois hantises ou les trois peurs, il y a évidement le chômage et la misère : en 1945, tout le monde a peur de revenir au chômage de masse des années 30. On trouve également le malthusianisme français qui est considéré comme une des raisons du désastre de 40. Puis la mise en accusation du capitalisme et la faillite d’une partie des élites économiques qui ont basculé dans la collaboration.
C’est à partir de tous ces éléments que naitra le compromis tout à fait original du programme du C.N.R. qui donne la priorité à une reconstruction. Mais à une reconstruction qui refuse absolument d’être à l’identique et qui s’oriente vers l’invention d’un nouveau modèle. Un nouveau modèle qui accorde une priorité absolue à la production et qu’illustre l’adresse de Maurice Thorez aux mineurs de Waziers en juillet 1945 : "Produire, produire et encore produire, faire du charbon, c’est aujourd’hui la forme la plus élevée de votre devoir de classe, de votre devoir de Français".
2. Une refondation originale du modèle français
Ce nouveau modèle quel est-il ? De fait, les propositions du C.N.R. furent largement appliquées : les nationalisations spontanées 1944 puis légales 1945/1946 ; le plan 1946 Jean Monnet relayé par les fonds du plan Marshall, le contrôle des prix et des salaires, avec l’ordonnance du 24 mai 1945 ; la Sécurité sociale via les ordonnances des 4 et du 19 octobre 1945 ; la création des comités d’entreprise avec les ordonnances du 22 février 1945 puis du 16 mai 1946.
L’application de ce programme a cependant varié en fonction des influences diverses qui s’entrechoquaient. Le tournant majeur prit place avec la démission en mars 1945 de Pierre Mendès-France, qui voulait aller plus loin et dans la conversion monétaire, et dans les nationalisations avec une deuxième vague, et avec un plan autoritaire. Le général de Gaulle arbitra en faveur de René Pleven et des néo-libéraux, qui souhaitaient garder davantage de marché. Il le fit pour des raisons de conjoncture, parce qu’il estimait que la situation était suffisamment difficile pour les Français, également pour des raisons politiques en raison des premières tensions avec le parti communiste.
Ce modèle original émerge autour de quatre principes majeurs :
Premièrement, la deuxième génération des droits économiques et sociaux, après les « Droits de l’homme de 1789 » Le préambule de la Constitution de 1946 est fondamental qui instaure l’égalité homme/femme, le droit au travail, le droit syndical et le droit de grève, la nationalisation des monopoles de fait, la garantie de moyens d’existence convenable pour l’individu et pour les familles.
Deuxième aspect fondamental, le refus du malthusianisme, sur le plan démographique, mais aussi sur la plan de la production, avec les missions de productivité aux Etats-Unis, avec l’accompagnement de l’exode rural : à l’époque 36 % de la main d’œuvre était encore une main d’œuvre agricole, et en quelques années l’agriculture sera modernisée, avec pour corollaire le développement extraordinaire de l’industrie.
Troisième trait, l’Etato-Capitalisme, c’est-à-dire une économie administrée et guidée par l’Etat sur le chemin la croissance et le plein emploi, servie par les technocrates qui évincent les professeurs et les professions libérales qui dominaient la IIIème République.
Enfin dernier élément : l’industrialisation avec la concentration des entreprises, la spécialisation des activités, l’ouverture internationale.
Tout ceci a donné des résultats remarquables en termes de production, puisque dès 1948 on retrouve la production de 38, et en 1949 on retrouve la production de 1929.
Avec une concentration de l’effort dans l’acier (+ 40% de 1950 à 1958), l’énergie, la chimie, la mécanique et l’agriculture Tout ceci générant une croissance très forte, tirée par l’investissement, qui atteint 20% du PIB, ce qui est tout a fait remarquable. Tout ceci permettant de déboucher non seulement sur une situation de plein emploi, mais de pénurie de travail.
La fondation de la Vème République acheva et formalisa ce modèle notamment en restaurant un pouvoir d’Etat armé pour l’action. Dans le même temps, s’affirment un certain nombre de contradictions et de tensions entre l’Etat et le marché, l’économie administrée et l’ouverture qui devient de plus en plus importante à partir du marché commun en 1957, la spécialisation et la volonté de conserver un équilibre entre l’industrie, les services et l’agriculture. Surtout les tensions s’accélèrent entre un système politique autoritaire et une société qui se libéralise de plus en plus, ce qui déboucha sur la révolution introuvable de mai 1968.
3. Le destin des Trente Glorieuses
Dans un troisième temps je voudrais revenir sur le destin de ces Trente Glorieuses et de la convention Keynésienne de plein emploi qui a émergé à la suite de la Libération et qui fut très largement façonnée par les idées du C.N.R. Elle entra en crise à partir des années 1970 et du choc pétrolier, mais avait commencé à connaître ses premiers dysfonctionnements dès les années 1960. Ce qui est frappant, c’est que la puissance des idées et du modèle refondé à la libération contribue à expliquer l’échec des deux dernières décennies du XX° siècle.
La puissance du modèle était telle qu’on a assisté à des tentatives de revenir à ce modèle, en 1981 avec les nationalisations, et en partie en 1997, tentatives qui se sont révélées en porte à faux avec la libéralisation des années 1980 puis la montée en puissance de la mondialisation. Mais les tentatives de modernisation plutôt libérales cherchant à s’émanciper du modèle ont échoué aussi : en 1976 la politique de Raymond Barre ; puis 1983 avec la politique de rigueur ; puis 1995. Finalement ce modèle n’a pas pu être complètement modernisé ou ne l’a été que partiellement en raison de la puissance des idées issues de la Libération mais aussi de leur réussite. Le miracle de la reconstruction fut tel que la nostalgie l’a emporté vis-à-vis de ce qui reste encore aujourd’hui considéré par les Français comme un âge d’or.
Quelques symboles de ce basculement par rapport aux idées et aux solutions qui présidèrent à la reconstruction de la France : Renault, figure des nationalisations de 1945, fonctionne aujourd’hui sur un modèle radicalement différent puisque c’est une entreprise franco-japonaise qui vit dans le marché mondial et dans un cadre totalement libéralisé. Un autre exemple d’obsolescence des idées de la Libération est fourni par deux secteurs économiques qui sont aujourd’hui sinistrés : la presse et les ports. Ces deux secteurs restent régis par des lois qui datent de 1947 et qui sont fondés sur des principes de monopole et de "closed shop". Le refus de les adapter au monde moderne posent des difficultés majeures. Il ne faut pas en conclure que ces idées étaient fausses à l’époque, mais que le maintien d’un modèle français qui a fait le succès de notre pays dans les années 60 et 70 condamne le pays à de cruelles désillusions à l’ère de la mondialisation et de l’après guerre froide.
* * *
Je conclurai en rappelant des choses simples. Le programme du C.N.R. et son remarquable succès, c’est une histoire, un moment et une génération. L’histoire, c’est la geste du général de Gaulle et de la Résistance ; le moment, c’est la Libération ; la génération c’est celle des classes creuses issues de la première guerre mondiale qui ont voulu réagir et reconstruire le pays après l’effondrement des années 1930, juin 1940 et la période de l’Occupation.
De la libération et du programme du C.N.R., subsiste un héritage tout à fait actuel et fondamental, avec la deuxième génération des droits économiques et sociaux qui ont été intégré au bloc de constitutionnalité et qui continuent à compter parmi les grands principes par rapport auxquels se définissent les pouvoirs publics, le débat politique, la jurisprudence du Conseil Constitutionnel.
Pour le reste, les solutions du C.N.R. ne sont certainement pas adaptées à la réforme de la France en ce début du XXIème siècle. Mais si les solutions sont obsolètes ? L’esprit, lui, me parait rester actuel. Et ce de quatre façons. Premièrement, la réussite des idées et du programme du C.N.R. s’explique par une voie française originale de modernisation dans un contexte politique et économique donné : la France doit aujourd’hui trouver une voie nationale originale dans la mondialisation. Deuxièmement, le programme du C.N.R. fut un compromis intelligent sur des réformes de structure radicales mais sans révolution et sans accepter de système autoritaire ou totalitaire.
Troisième principe fondamental, le refus de malthusianisme, avec la volonté de produire, de produire à tout prix qui fut rappelée tant par le Général de Gaulle, que par Maurice Thorez ou Marcel Paul.
Enfin le dernier élément qui me parait le plus important est à cherche dans le refus de s’arrêter aux échecs du passé et dans la volonté farouche de projeter la nation dans l’avenir et la modernité.
En cela le programme du C.N.R. appartient à l’histoire. Mais l’esprit qui le sous-tendait est de plain pied avec le XXIème siècle

Allocution de Francis GUTMANN
Je n’ai pas été acteur, je ne suis pas historien, et à l’époque j’étais encore plus jeune que les lycéens qui sont ici aujourd’hui. Je ne vais pas tirer de conclusions, je voudrais simplement avec vous essayer de faire quelques constatations. Ni la défaite de 1940 ni la Libération ne sont nées de génération spontanée. La défaite de 1940 est le produit de ce qu’un grand résistant, Jacques Debu-Bridel, a appelé dans le titre d’un de ses livres :« L’agonie de la 3° République », avec son impuissance dans le jeu des partis, avec son déclin économique et démographique que Nicolas Baverez rappelait, avec aussi ses lâchetés face aux périls qui se levaient. La Libération, elle, outre le concours évident de nos alliés de l’est et de l’ouest, la Libération est le produit d’un combat, combat contre l’occupant, mais combat aussi pour l’avenir. La France s’est trouvée occupée comme jamais en plus de 1000 ans d’histoire elle ne l’avait été. Pour vous, les plus jeunes ici, il est très difficile d’imaginer ce que ce peut être, comme enfant, de vivre dans un pays défait, humilié, occupé. Quand vous sortirez tout à l’heure place du Palais Bourbon, essayez d’imaginer que vous allez tout de suite rencontrer les uniformes de l’occupant, les pancartes de l’occupant, que vous allez circuler avec le sentiment latent de la contrainte même pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas en plus une crainte latente pour des parents résistants de ce qui les menace. La France a été battue, elle a été abattue, pour certains définitivement abattue. C’était du moins au début la tentation de beaucoup de Français de le croire. Cela n’a jamais été le sentiment des Résistants. Des Résistants de plus en plus nombreux. Mieux encore dans l’histoire du monde et des peuples, il y a eu beaucoup de peuples qui se sont trouvés un jour occupés par des puissances étrangères, et, en général, en luttant plus ou moins contre l’occupant, ils visaient à revenir à la situation du passé, leur objectif était le retour à la situation antérieure. Pour la France, pour la Résistance française ,il ne s’est pas agi que de cela. Résister, c’était autant qu’un refus un acte de foi, foi en la France, foi en l’avenir, mais un avenir différent. Le 14 juillet 1943 à Alger 6 semaines après la création du Conseil National de la Résistance, après cette réunion dont nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire, le général de Gaulle déclarait « La France délivrée ne voudra pas se reprendre sur la route de l’abîme ni demeurer sur celle de l’esclavage, la France a d’abord choisi un chemin nouveau ». Résistance et renaissance. Un résistant à qui on demandait un jour « mais pourquoi avez-vous été résistant, " a répondu « parce que j’ai rêvé, j’ai cru, j’ai voulu » Dans sa dernière lettre avant d’être fusillé Gabriel Péri a écrit : « Par mon sacrifice, je vais préparer des lendemains qui chantent ». Résistance et renaissance est le double aspect du programme du Conseil National de la Résistance. Dès ses premières lignes ou presque il y est écrit : « cette mission de combat ne s’arrêtera pas à la Libération ». Guy Krivopissko rappelait tout à l’heure qu’il y a deux parties dans le programme du C.N.R., la première est intitulée "mesures d’actions immédiates", la seconde concerne "les mesures à prendre après la Libération du territoire". Robert Chambeiron ce grand résistant qui avec Daniel Cordier, attendait dehors que se tienne la fin de cette première séance du Conseil National de la Résistance. Robert Chambeiron a écrit : « le programme du C.N.R. n’était ni de droite ni de gauche ». En effet il était le travail commun de syndicalistes, d’hommes politiques, de Français représentants les différents mouvements résistants, et ceci par delà leurs tendances, leurs convictions, leurs croyances. C’était au delà des clivages, l’image d’une France unie luttant contre l’occupant mais aussi pour un nouvel avenir. Fernand Braudel a écrit : « La France est une très vieille nation qui un jour a voulu recommencer sa vie ». Cette première réunion du C.N.R. c’était il y a 65 ans. 65 ans c’est aussi le nombre d’année qu’a duré la 3° République. 65 ans, sinon pour une République, du moins pour un programme, c’est beaucoup d’années. Depuis le monde a changé, les problèmes ne se posent plus tous de la même façon et beaucoup de nouveaux problèmes sont apparus. La faiblesse des hommes une fois le temps des crises passées fait que toutes les promesses ne sont pas tenues, cependant que pour leurs successeurs la motivation ne peut pas rester la même. Mais tout ce que vous entendez depuis ce matin, montre que l’héritage du C.N.R., et de son programme continue d’imprégner la vie française. Il reste un enrichissement fondamental de l’époque que nous avons vécu et pour l’époque que vous allez vivre maintenant. En effet, Il y a ces valeurs que je ne vais pas énumérer ici. Prenons garde qu’a force de les répéter ou de les entendre répéter, nous ne les banalisions, nous perdions le sens de leur substance et ne voyons plus l’exigence qu’elles comportent. Il y a les objectifs, maintenir la souveraineté du pays, l’indépendance économique et politique du pays, restaurer la France dans sa puissance et sa grandeur, veiller à une démocratie aussi large que possible et viser à une véritable démocratie économique et sociale. De ces objectifs, de tout ce qui a été dit ce matin et de beaucoup d’autres choses encore, il y a de nombreux enseignements à tirer.
Je voudrais seulement mentionner deux d’entre eux. Le premier est qu’il faut refuser non seulement de se laisser faire mais aussi de se laisser aller. Résister ce n’est pas seulement dire non c’est se prendre soi-même en main pour chercher à tracer sa route ! Ceci peut vous paraître théorique et vous direz peut-être mais comment faire. Une des choses que je trouve admirable dans la Résistance c’est l’exemple que nous ont donné ces hommes et ces femmes, qui le plus souvent, isolément au début, n’ont pas accepté la démission ou la résignation, qui se sont dit : « nous sommes responsables même modestement de l’avenir commun », et qui ont voulu agir sans bien savoir au début comment, ni même où s’adresser et dont pourtant peu à peu les volontés en se rencontrant ont fini par tisser les réseaux de la Résistance.
Il y a un deuxième enseignement, il est qu’il faut toujours savoir et vouloir être soi-même. Le programme du C.N.R. le réaffirme il faut maintenir l’indépendance de la Nation, indépendance et solidarité, oui, on en parle beaucoup et on a raison, mais on est pas indépendant si on n’existe pas d’abord, et exister ce n’est pas courir après un monde en turbulence ou s’abandonner à lui, ce n’est pas davantage se barricader derrière le passé. Le programme du C.N.R. on le dit depuis ce matin est un programme pour l’avenir. Exister c’est oser, exister c’est s’affirmer, ce n’est pas s’aligner, c’est exister tel que l’on veut et que l’on peut être soi-même. C’est parce que la France à travers la Résistance et la France Libre avait su le faire. C’est parce qu’elle avait représenté naguère notament par ses idéaux, mais plus encore parce qu’elle était susceptible d’apporter de nouveau au monde, que la France, légitimée par le combat du général de Gaulle, de la Résistance et de la France Libre, trouvait naturellement sa place à Berlin le 9 mai 1945 au coté des Alliés. Aujourd’hui en célébrant le 65° anniversaire de la création du Conseil National de la Résistance nous entendons apporter a tous les acteurs, aux Résistants, au C.N.R., à la fois le témoignage de notre reconnaissance et l’hommage de notre respect. Mais cette réunion ne doit pas seulement être un acte de mémoire. Elle doit nous faire sentir que nous sommes chacun à sa façon responsables de l’avenir. Et que la France dans toutes les époques, en elle-même et dans le monde, est et doit rester une grande Nation, à condition que nous ayons le courage de tracer notre route, et d’être nous-mêmes en solidarité avec les autres. On a dit parfois que l’avenir n’est pas tant ce qui arrivera, mais d’abord ce que nous voulons qu’il soit.