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Les midis de l’histoire

Ils sont organisées en coopération entre le Mémorial Leclerc - Musée Jean Moulin et l’Association Mémoire et Espoirs de la Résistance, un jeudi par mois à 12h30. " midis " au cours de laquelle un auteur présente et dédicace l’un de ses ouvrages récents.

Le " midi de l’histoire " débute à 12h30 heures, dure 1 heure 30, avec un échange avec l’auteur.

- Parallèlement à ces soirées un samedi par mois en matinée, Christine Levisse-Touzé, directrice du Mémorial Musée organise une conférence " Point de vue du Conservateur " qui commence à 10 heures et qui dure 2 heures.

Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris / Musée Jean Moulin
23 allée de la 2e DB
Jardin Atlantique
75015 Paris
Tel : 01.40.64.39.44
fax : 01.43.21.28.30

Manifestations

Colloque Assemblée Nationale Héritage de la Résistance

Le Colloque sur l’Héritage de la Résistance a eu lieu le 10 octobre 2011 à 14 heures.

Thème : ’La guerre,le pardon ou l’oubli’.

Salle Colbert de l’Assemblée Nationale dit aussi "Palais Bourbon"

Intervention de Frida WATTENBERG

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LA LIBÉRATION DE LA FRANCE / L’ OUBLI OU LE PARDON

Intervention de Frida Wattenberg de l’ARJF (Anciens de la Résistance Juive de France

Dès octobre 1940, j’ai fait partie de la cellule gaulliste du Lycée Victor Hugo et ai participé le 11 novembre 1940 à un affichage dans toutes les classes appelant les élèves à la résistance Concernée par les décrets anti-juifs d’octobre 1940 j’ai rejoint l’OSE (organisation de secours aux enfants) en zone nord, puis j’ai œuvré comme agent de liaison de l’Organisation de Juive de Combat, j’ai travaillé à la frontière suisse où j’ai conduit des enfants en danger d’arrestation, j’ai équipé et amené vers les gares des jeunes qui allaient traverser les Pyrénées pour rejoindre les armées alliées. En Août 1944 , Toulouse libérée, c’était la fête, la joie, mais dès le lendemain mes chefs m’ont envoyée en mission à Clermont Ferrand où je dois me rendre au bureau des affaires juives. Cette institution avait été créée par l’occupant et dans ces bureaux on tenait des registres complets : recensement, arrestations, internements, exécutions, déportations des juifs de la région, d’autres de nos membres ont fait le même travail pour toute la France, ces documents ont servi de base aux Archives du Mémorial de la Shoah à Paris. Puis je suis remontée à Paris pour rechercher en Ile de France des enfants dont nous ne connaissions pas les adresses ils avaient été cachés par leurs parents et nous voulions les prendre en charge en attente du retour de leurs familles. Nous ignorions alors que sur les 76000 déportés dont 11400 enfants, seulement 2551 reviendraient nous avons donc dû alors prendre les orphelins en charge jusqu’à leur majorité. Le 8 mai 1945, nous fêtions la fin de la guerre en Europe, mais moi, je m’occupais alors d’une cantine au coin des rue des Rosiers et Ferdinand Duval (qui allait être plus tard le restaurant Goldenberg) où des survivants des camps (en général non partis de France) arrivaient à Paris ne voulant pas retourner vers des lieux où ils savaient qu’ils ne retrouveraient plus les leurs. Ils voulaient soit vivre en France, soit partir vers le continent américain. Avant d’en arriver à notre thème d’aujourd’hui, je voudrais préciser que la résistance civile des Juifs n’a été officiellement reconnue qu’à la fin des années 80 contrairement à nos maquisards L’oubli ou le pardon On demande pardon à celui auquel on a fait du mal. Je ne suis pas habilitée à pardonner ni pour mon père, ni ma famille et mes amis disparus. mais j’ai témoigné en 2006 en Allemagne à Wuppertal au Lycée européen Carl Duisberg, un établissement de près de 2 000 élèves, jumelé avec le Lycée Paul Cézanne à Aix en Provence. J’avais rencontré quelques mois auparavant un professeur de Français de cet établissement près du Mur des Noms des déportés au Mémorial de la Shoah. Il venait avec quelques élèves chercher de la "documentation" pour préparer la journée de la Shoah que l’Unesco venait d’instituer. J y ’étais ce jour avec une enfant cachée Édith que nous avions faite passée en Suisse à l’époque. Après quelque mois d’échanges questions réponses par mail, nous avons accepté d’aller témoigner dans leur lycée. Accompagnées d’une amie, nous avons décidé de dire aux élèves que "celui qui a commis un acte en est responsable, que celui qui n’a rien fait, ne l’est pas" Un seul élève est venu me voir en aparté pour me demander si je croyais à ce que j’avais dit, je lui ai confirmé . J’ai pensé à son comportement et à son questionnement qu’il avait un "problème familial" Je me permets de revenir encore une fois sur mon passé Quand je suis allée m’inscrire à la faculté, la préposée a été étonnée que je vienne quelques années après le bac, à ma réponse que j’étais dans la Résistance elle m’a dit d’apporter une attestation pour ne pas payer les droits d’inscription et j’ai aussi été invitée à la Sorbonne lors de la Cérémonie de la remise en place de l’Université de la République, une belle et grave cérémonie, les professeurs en toges et faluches de toutes les couleurs selon leur matière, ce jour a été inaugurée la plaque aux élèves résistants disparus dans la tourmente. J’ai étudié psycho-pédagogie avec les professeurs Henri Wallon et René Zazzo. J’avais besoin d’argent de poche et ai fait des matinées à l’Hôpital Henri Rousselle dans le service de Monsieur Zazzo où je faisais passer des tests Binet-Simon à des jumeaux pour les recherches que Monsieur Zazzo faisait avec Monsieur Wallon, et c’est bien plus tard que j’ai appris les études sur les jumeaux que faisait à Auschwitz le monstrueux docteur Mengele.

Comme je voudrai croire à un monde meilleur je témoigne chez les Allemands, aussi en Suisse (sur les quelques centaines de refoulés à la frontière suisse pendant la guerre, 116 sont morts à Auschwitz, le témoigne aussi en Italie où vous connaissez Primo Lévi parmi les déportés de ce pays. Je témoigne aussi régulièrement dans les établissements scolaires où j’essaie de mettre en garde les jeunes générations sur les conséquences de la haine, du racisme et de l’antisémitisme , aussi dans des associations à Paris et en province Je vous dirai en conclusion J’ai besoin de transmettre pour répondre à cette chance que j’ai eu de survivre et rappeler mes amis qui sont morts dans ce combat, ce n’est ni un oubli ni un pardon.

Intervention de Danielle LECOQ

La libération de la France : l’oubli ou le pardon ?

Août 1944, Paris est libéré, il va falloir attendre encore un an, le 8 mai 1945, pour que la guerre cesse vraiment.

Les grands de ce monde se sont réunis plusieurs fois déjà, à Yalta dès février 44, bientôt à Postdam en juillet 45, pour reconstruire sur les ruines fumantes de l’empire nazi. À la conférence de San Francisco, en juin 45, ont été jetées les bases de l’ONU, de ce qui devrait garantir la paix future et universelle. L’euphorie de la Libération

En France le Conseil national de la Résistance fondé en 1943, adopte dès mars 1944 un programme de réformes économiques et sociales nécessaires pour refonder cette société nouvelle, amarrée aux libertés fondamentales, que chacun espère :

Dans La Force des choses, écrite en 1963, rétrospectivement Simone de Beauvoir rapporte : « La Résistance avait masqué la lutte des classes. (...) Personne ne parlait de revenir en arrière : et dans leurs marches en avant, réformistes et révolutionnaires empruntaient les mêmes chemins. Dans ce climat, toutes les oppositions s’estompaient…. Gaullistes, communistes, catholiques, marxistes, fraternisaient. Dans tous les journaux s’exprimait une pensée commune (…) nous chantions tous en chœur la chanson des lendemains."

Et même si les lendemains vont déchanter, le jour de la Libération, à Paris ou dans les autres villes de France, est bel et bien un cri de joie. De l’espoir qui a couvé dans l’ombre surgit un de ces instants de commotion nationale, quand l’excitation vire à l’exaltation et que la bonne nouvelle porte à l’euphorie.

Cette liberté reconquise a un son insistant de fête populaire :

- C’est une fleur de Paris, du vieux Paris qui sourit »
- Pendant 4 ans dans nos cœurs elle a gardé ses couleurs
- Bleu-blanc-rouge-
- Avec l’espoir elle a fleuri
- Fleur de Paris »

Foules en liesse, jeunes hommes en bras de chemise, col ouvert, jeunes femmes en robes à fleurs, vieilles gens endimanchés, couples qui tournoient au crépuscule cette émotion collective est porteuse d’un vrai cri d’affection qui domine pour un temps les rafales, les râles et les peurs.

Samedi 26 août, Marseillaises de l’Arc de Triomphe, Magnificat de Notre-Dame. Sur les Champs –Elysées, la foule : « c’est la mer » dira De Gaulle. Foule énorme qui rassemble les héros fugaces des barricades de la semaine précédente, les Américains, les gars de la 2e DB, les FFI à brassard et puis le peuple de Paris avec, les mêmes parfois, qui sont allés acclamer Pétain il y a quelques semaines.

La liesse renoue avec les espérances passées et scelle aussi la promesse de retrousser les manches pour reconstruire le pays, conquérir à marche forcée le mieux-être et le bonheur après tant de privations et d’espoirs.

« Allons au devant de la vie », comme au temps du Front populaire ; « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? » chante Ray Ventura et ses collégiens.

En même temps qu’elle sous-tend l’aspiration à un idéal politique élevé : En Août 1944 Camus écrit dans Combat « Le Paris qui se bat ce soir veut commander demain. Non pour le pouvoir, mais pour la justice, non pour la politique, mais pour la morale, non pour la domination de son pays, mais pour sa grandeur." in A. CAMUS, Combat, 24 août 1944.

Les laissés pour compte

Mais tout le monde ne participe pas à cette joie. La guerre continue avec son cortège de privations et surtout il y a là-bas encore, très loin à l’Est, des Résistants qui sont tombés dans les filets nazis ; des juifs des Tsiganes, des « asociaux » qui périssent dans les camps d’extermination. Pour tous les prisonniers, pour les rescapés des camps,
-  camps de Bergen-Belsen, pour Jean-Pierre Renouard,
-  camp de Theresienstadt pour André Bessière,
- des camps qui ne sont souvent que l’ultime étape d’une longue et macabre pérégrination -

Pour eux, le retour à la vie et même à la patrie se fait lentement très lentement, trop lentement dans des trains, par bateaux depuis Odessa, ou par leurs propres moyens, souvent dans la plus grande confusion. Pour tous ceux dont nous venons d’entendre le témoignage pour leur famille, leurs amis, l’attente est longue, trop longue, partagée entre espoir et désespoir telle que la décrit Marguerite Duras dans La Douleur, lors du retour de Robert Anthelme dont elle ne sait s’il est mort ou encore vivant, mort-vivant à peine reconnaissable.

Pour eux la libération effective n’a lieu qu’en avril ou mai 45

Et ces déportés parlent : Selon Simone Weil : « On a souvent entendu dire que les déportés ont voulu oublier et ont préféré se taire. C’est vrai sans doute pour quelques uns, mais inexact pour la plupart d’entre eux. Si je prends mon cas j’ai toujours été disposée à en parler, à témoigner. Mais personne n’avait envie de nous entendre. Ce que nous disions était trop dur (…) j’aurais été tentée d’écrire si j’avais eu le talent pour le faire. Certains déportés ont écrits leurs souvenirs, mais n’ont pas trouvé d’éditeur. La plupart des livres sur la déportation n’ont guère eut de succès. »

Paroles inaudibles ou difficiles à entendre : - celles de Robert Anthelme retrouvé à Dachau en avril 45 et que rapporte Marguerite Duras dans La Douleur : « Dès qu’ils se sont éloignés de Dachau Robert a parlé. Il a dit qu’il n’arriverait pas à Paris vivant. Alors il a commencé à raconter pour que ce soit dit avant sa mort. Robert n’a accusé personne, aucune race, aucun peuple, il a accusé l’homme. Au sortir de l’horreur, mourant, délirant, Robert avait encore cette faculté de n’accuser personne, sauf les gouvernements qui sont de passage dans l’histoire des peuples…Il parlait du martyre allemand, de ce martyr commun à tous les hommes. Il racontait. Puis il a recommencé à parler. Il a parlé de charité. Il avait entendu quelques périodes du Révérend Père Riquet et il a commencé à dire cette phrase très obscure : « Quand on me parlera de charité chrétienne, je dirai Dachau » Robert Anthelme qui entreprend la rédaction de L’Espèce humaine , parue en 1946.

- Paroles de Jean-Pierre Renouard. Dans « un costume rayé d’enfer » il raconte, vous racontez, qu’ après l’arrivée des Anglais, des « British » : « Ils se relaient dans ma chambre et nous bavardons. En fait je n’arrête pas de parler. Je suis tellement heureux de voir des hommes libres et forts, et d’avoir droit de m’exprimer librement. Je suis heureux et idiot. »

Parler enfin librement faire des projets : oublier ? « Les British me demandent ce que je vais faire en rentrant et je leur réponds que je n’ai pas envie de rentrer, que je veux aller me battre dans le Pacifique contre les Japonais… De toute façon je ne veux pas rester en Europe. Si je ne peux pas me battre, je partirai aussi loin que possible, au bout du monde, oublier mon expérience concentrationnaire parmi des gens innocents. J’irai au Brésil ou à Bali ou en Polynésie. Au soleil pour changer. Je me vois bien sur une plage, pêchant quelques poissons, ramassant des coquillages pour les vendre aux touristes, vivant dans une paillotte et dormant dans un hamac. Je n’ai plus besoin de grand-chose pour vivre. Être simplement en paix, loin des villes bombardées, loin des coups et des vociférations, des cieux gris, loin des uniformes et des armes, loin des tas de cadavres. Ce serait merveilleux »

Fuite vers un Eden primitif, un Paradis d’avant la Faute… Un rêve

Car, comment oublier, ces amis morts laissés en route :
- le compagnon de paillasse, Robert Desnos, « Ce cœur qui haïssait la guerre » pour André Bessière, qui s’éteint à l’hôpital militaire de Theresinstadt, libéré par les Russes, le 8 juin 1945, à 5h 30 du matin, 1 an jour pour jour après le débarquement américain en Normandie.

Jusqu’à la mort, Desnos a lutté. Tout au long de ses poèmes l’idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d’expression. Il va vers l’amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d’un peuple soumis à la prudence, à l’économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d’affranchissement et ses envolées imprévues. » Dira Paul Éluard, lors de la remise des cendres du poète en octobre 1945.

Comment oublier,
- pour Jean-Pierre Renouard, son frère mort, « tous ceux qui ne sont pas arrivés jusqu’à aujourd’hui, mes camarades, mes frères, mes frères de misère »
- Oublier Marianne Cohn, pour Frida Wattenberg, arrêtée, le 31 mai 1944, à la frontière alors qu’elle faisait passer 28 enfants juifs en Suisse, abominablement torturée, disloquée ?
- Oublier ces pilotes anglais rescapés, repartant en mission pour Odile de Vasselot ?
- Ses camarades FFL tombés au combat pour Henri Ecochard ?

Il faut vivre, survivre, et parfois c’est difficile.
-  Certain comme André Bessière ont voulu rester quelques temps dans l’armée et ont participé à la libération de l’Allemagne ; avant d’entreprendre des études d’ingénieur
-  Odile de Vasselot a repris ses études d’Histoire, avant de se rendre en Côte d’Ivoire pour y développer l’éducation des filles et participer à la création du lycée Sainte-Marie à Abidjan, elle qui a appris à « ne pas baisser les bras devant l’intolérable ».
-  Frida Wattenberg est partie en Israël s’occuper d’enfants.
-  Et Jean-Pierre Renouard après un lent retour à la vie partira à Cornell aux États-Unis poursuivre ses études dans un « Business School » avant d’entreprendre une brillante carrière dans l’industrie pétrolière

Mais comment reprendre une « vie normale » quand on est meurtri, écœuré parfois par les verdicts de clémence dont ont bénéficiés les dénonciateurs ou des collaborateurs. Comment vaincre ce sentiment de différence, de solitude ?

Si l’on ne peut oublier faut-il pardonner ?

Camus dans Combat du 30 août 1944, s’interroge : " Qui oserait parler ici de pardon ? Puisque l’esprit a enfin compris qu’il ne pouvait vaincre l’épée que par l’épée, puisqu’il a pris les armes et atteint la victoire, qui voudrait lui demander d’oublier ? Ni pardon, ni oubli mais la justice, fondée sur la mémoire : Camus poursuit : « Ce n’est pas la haine qui parlera demain, mais la justice elle-même, fondée sur la mémoire. ». La justice que doit rendre le tribunal militaire international qui siègera à Nuremberg, à la suite d’un traité signé à Londres entre les alliés qui définit les crimes, commis individuellement ou au titre d’organisations, pour lesquels il sera compétent :
-  Crimes contre la paix
-  Crime de guerre
-  Crime contre-l’humanité

La justice, encore, à laquelle fait appel Robert Badinter en juillet 1992, au moment du Procès Touvier, ancien chef de la Milice à Lyon : « Nous savons bien que les coupables ne sont plus que des vieillards et que leur terme approche. Après tant d’années écoulées, ce qui importe c’est moins le châtiment que le jugement lui-même. Parce que leurs crimes atteignent l’humanité toute entière, en la personne de ces êtres humains martyrisés, il est essentiel au respect dû à l’humanité que ces criminels soient jugés. Car la justice, quand il s’agit de crime contre l’humanité est d’abord mémoire… (La Nation) doit à leurs victimes l’ultime hommage que nous puissions leur rendre : l’enseignement de la vérité et la force de la justice »

Peut-on aller au-delà et parler de pardon ?

- Camus poursuit « Et c’est de la justice la plus éternelle et la plus sacrée que de pardonner peut-être pour tous ceux d’entre nous qui sont morts sans avoir parlé, avec la paix supérieure d’un cœur qui n’a jamais trahi. » Comme l’explique Jacques Derrida, il convient de dissocier le domaine juridique et celui du pardon.
- D’un côté la justice humaine et l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité qui sera décidée en France en 1964, autorisant inculpation et poursuite sans limite ;
- De l’autre le pardon, inconditionnel, pur, exceptionnel, celui que Vladimir Jankélévitch considère comme une sorte d’horizon idéal, au-delà de la raison et de la justice, « pour pardonner ce que nulle excuse ne saurait excuser » , allant jusqu’à dire que « le pardon est mort dans les camps de la mort ». Un pardon qui s’adresse à l’impardonnable, inconditionnel, sans exception, qui n’a rien à voir avec les « mises en scènes » d’aveux, de repentance, d’excuses qui, si elles sont nécessaires en tant que stratégie politique ou réconciliation nationale risquent d’endormir la mémoire : « Le Pardon, poursuit Derrida, ne devrait être ni normal, ni normatif, ni normalisant. Il devrait rester exceptionnel et extraordinaire à l’épreuve de l’impossible comme s’il interrompait le courant ordinaire de la temporalité » Ce pardon là, qui prend sa source dans ce que Derrida appelle la religion abrahamique (juive, chrétienne, musulmane), il reste à chacun d’en décider dans « cette zone de l’expérience » « inaccessible » dont il convient « de respecter le secret »

Pour tous il a fallu, parfois douloureusement continuer à vivre à « revivre après » comme l’a écrit André Bessière.

Pour nous, il nous faut continuer à dire : « C’est au juge qu’il revient de condamner et de punir, au citoyen de militer contre l’oubli et aussi pour l’équité de la mémoire ; à l’historien reste la tâche de comprendre sans inculper ni disculper. » (Paul Ricœur)

Intervention d’Henri ECOCHARD

Sur les 7 minutes, indispensable pour vous laisser la parole, je prends quelques secondes pour remercier mon Président de M.E.R. et vous tous d’être venus. Mon témoignage est celui d’un des 40.000 français libres de la résistance extérieure militaire. Vous savez que mes camarades de la résistance intérieure clandestine furent 13.000. Tous, nous avons eu la chance d’avoir comme chef Charles de Gaulle qui partit de rien nous conduisit à la victoire. En 1940 nous étions désespérés. Notre espoir n’était que dans la victoire des anglais.C’est pourquoi je parti en bicyclette en Angleterre. Je voulais m’engager dans l’armée anglaise, mais en arrivant à Londres, apprenant que de Gaulle continuait la guerre, nous lui avons donné la préférence en jurant de le quitter s’il nous trompait comme Pétain, Gamelin et autres. L’horreur c’était de voir rentrer en France 50.000 français qui docilement allaient grossir les 1.500.000 de prisonniers. L’horreur c’était de voir la flotte se suicider au lieu de nous rejoindre. En 1940, nous avons attendu l’invasion hitlérienne. En 1941 je partis en Afrique et en Syrie. En 1942/1943 je conduisais une automitrailleuse dans les combats d’Égypte, de Libye et de Tunisie. En 1944/1945 je pilotais un avion d’observation en France et en Allemagne. L’armée avait amalgamé les maquis et l’ambiance victorieuse était très bonne mais l’horreur était d’entendre beaucoup se plaindre, penser à punir, se venger et chercher des récompenses. Démobilisé en juin 1945,le 1er Juillet je commençais ma carrière civile en m’expatriant de nouveau. J’étais désespéré des nouvelles élections libres qui aient mis au pouvoir des opposants à la volonté de de Gaulle de construire une République avec un exécutif fort et de nous doter d’une nouvelle armée. Ils n’avaient tiré aucune leçon de notre désastre de 1940. Vous connaissez mes horreurs, voici mes joies : En 1958 le retour de de Gaulle et sa 5° République. En 1990 la fin de la dangereuse guerre froide stupide..

Pour la question de notre réunion = Je réponds : L’OUBLI non, LE PARDON oui.

L’oubli est impossible,les fautes des dictatures et les bêtises de nos démocraties doivent être connues. Le pardon est indispensable .Les enfants ne sont pas responsables de leurs ainés et surtout la seconde guerre de 60 millions de morts ne fut pas une guerre franco-allemande mais de démocraties opposées aux dictatures.

De Gaulle a dit "La seule querelle qui vaille est celle de l’homme"

Résumé de l’intervention d’Odile de Vasselot,

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Odile de Vasselot

D’abord pour moi, Libération de la France c’est la Libération de Paris. On a cru, en août 1944 que les deux choses se suivraient de très près.

Le lendemain de la Libération de Paris j’ai vécu un moment très fort, qui a sûrement marqué ma vie et dont je me souviens comme si c’était hier.

J’ai pensé tout à coup : J’ai eu beaucoup de chance, non pas de ne pas avoir été arrêtée, fusillée, déportée. Mais d’avoir eu juste le bon âge pour faire de la Résistance. J’avais passé le Bac en juillet 1939. Je n’étais pas encore engagée dans des études, ni dans une vie professionnelle. Je n’étais pas mariée avec des enfants. Bref entièrement libre.

De la chance aussi d’avoir fait partie d’un réseau absolument passionnant (La ligne Comète) dont le but était de sauver et non pas de tuer. Tout ça m’a été donné pour que maintenant j’aide les autres, en particulier les jeunes, qui n’auront pas l’occasion de vivre la Résistance mais qui m’envieront sans doute de l’avoir fait.

J’ai été « passeur » dans le réseau Comète il faut que je continue à être « passeur »

Je me suis fait à moi-même la promesse (sans savoir tout ce qui se créerait pour la Mémoire de la Résistance) de ne jamais refuser d’en parler quand on me le demanderait. J’ai été fidèle, sans chercher à en tirer une gloriole quelconque, d’essayer seulement d’aider.

Je crois que jusqu’à maintenant j’ai été fidèle à cette promesse.

J’ai commencé une licence d’histoire en octobre 1944. J’ai été professeur au collège Sainte Marie de Neuilly-sur-Seine et je suis entrée dans l’Association Saint François Xavier qui assure la formation et l’enseignement dans les collèges Sainte Marie (Fondés par Madame Daniélou) Je suis allée en Côte d’Ivoire où j’ai fondé le Lycée Sainte Marie d’Abidjan et maintenant je témoigne quand on me le demande. Je vais avoir 90 ans.

Odile de Vasselot

Intervention d’André BESSIERE .

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.Comment les survivants des camps de la mort lente ont-ils pu se réadapter à la vie normale, entourés d’une population ne pensant elle-même qu’à revivre au sein d’un monde fermé à la psychologie ?

Bien que rarement abordée depuis les retours de Déportation, la réadaptation fut pour les rescapés concentrationnaires une rude épreuve, épreuve bien entendu sans commune mesure avec ce qu’ils avaient vécu. Qu’avaient-ils vécu, qu’avons nous vécu ?

Pour ma part, âgé de 15 ans en décembre 1941 j’avais été enrôlé par la lO° section parisienne du Mouvement Libération Nord. Ma vie de jeune résistant a été surtout marquée d’incidents, deux d’entre eux, suite à de violents accrochages avec la Milice, m’avaient obligé à fuir Paris pour tenter de rejoindre les Français Libres du général de Gaulle.

La première tentative tourna court dans la zone interdite espagnole. Ramené à la frontière par les carabiniers, je fausse compagnie aux gendarmes français et revient à mes activités non sans avoir quelque peu modifié l’aspect de ma physionomie. Quelques mois plus tard je n’ai d’autre issue qu’une nouvelle tentative qui échoue aux abords de la frontière espagnole et s’achève le 10 janvier 1944 au secret dans une cellule de la citadelle de Perpignan. Après trois interrogatoires musclés et un simulacre de pré-exécution, je me retrouve trois semaines plus tard au camp de Royallieu à Compiègne, d’où je pars en convoi pour la déportation le 27 avril 1944.

Quatre jours et trois nuits hallucinantes à 100 par wagons à bestiaux, debout sans pouvoir dormir, ni manger ni presque boire, déchirés par les hurlements des fous et à respirer l’odeur des morts avant de débarquer dans l’univers démentiel d’Auschwitz Birkenau. Nous y sommes tatoués d’un matricule sur l’avant-bras gauche.

J’y porte le numéro 185.074.

Viendront ènsuite les camps de Buchenwald, Flossenbürg, puis le Kommando de Floha en Saxe où je serais le voisin de paillasse du poète surréaliste Robert Desnos. Le 13 avril 1945 le branle-bas de combat nous jette sur les routes de l’exode allemand. En instance de jugement pour sabotage, ce départ précipité me sauve d’une pendaison certaine. Au final, des 750 détenus au départ de cette marche de la mort de trois longues semaines, ponctuées à longueur de journées du crépitement des mitraillettes abattant les traînards en queue de colonne, nous ne sommes qu’une centaine à atteindre le ghetto de Térezine occupé dès le lendemain 9 mai 1945 par les Russes. Ce jour là un impératif de survie me fait intégrer comme supplétif un détachement de l’armée soviétique basé sur place.

Un mois plus tard, atteint par l’épidémie de typhus qui décime nos rangs, je me retrouve sans connaissance à l’hôpital militaire russe de Térezine. J’y serais récupéré par une mission sanitaire française et ramené à l’intérieur des lignes américaines à l’hôpital de Mehran.le 21 juin 1945 Rapatrié lé lendemain, les honneurs militaires me seront rendus au Bourget, à ma descente d’avion, en civière.

Le soir même, à l’hôpital de la Salpêtrière, mes parents passent devant mon lit sans me reconnaître : ils gardaient le souvenir vivace d’un jeune homme de 66 kilos, ils avaient sous les yeux un revenant de 36 kilos.

Ma mère retenait ses larmes, incapable de parler, quant à mon père, j’entends encore sa voix triste : C’est fini mon petit, n’y pense plus, maintenant nous sommes là.

Les médecins estimaient mes jours comptés. Ma mère s’est accrochée et m’a sauvé, venant chaque jour à l’’hôpital m’apporter midi et soir de petits plats qui avaient fait les délices de mon enfance.

Six mois de repos à tenter de gommer de mon esprit d’obsédantes images qui hantaient mes nuits du même cauchemar avant que sonne l’heure du retour à la vie normale. Je ressentais de plus en plus la Déportation comme une humiliation que seule pouvait effacer une carrière militaire, sorte de revanche sur moi même qui n’avait pu combattre sous l’uniforme. Mon certificat de chef de groupe dans la Résistance me permettant d’accéder à Coëtquidan en passant par l’Armée. Je m’engage en janvier 1946. Ma carrière tournera court lorsque mon régiment, cantonné en zone d’occupation française en Allemagne sera appelé en Indochine. Le médecin major, estimant non blanchies les séquelles de ma déportation, s’opposera à mon départ. Après quelques mois d’un repos obligé en Forêt Noire je rentre en France, réformé, en août 1947. Que faire de ma vie ? Quelles possibilités d’avenir . Fort heureusement la France est en pleine reconstruction, j’opte pour l’Ecole Eyrolle des Travaux Publics qui permet, à partir de la deuxième année, de poursuivre ses études d’ingénieur par cours du soir et correspondance. Mes débuts dans la vie professionnelle s’enclenchent mal ! Mon premier patron un ex collaborateur venant d’achever une peine d’indignité nationale, quant à mon dernier poste mon diplôme obtenu, de directeur technique adjoint, un leurre pour porter le chapeau d’une faillite annoncée ! Echaudé par les entreprises des autres, en 1954 j’ai donc créé et développé la mienne> co- participant entre autres de 1958 à 1962, d’importants travaux dans le cadre du fameux plan de Constantine. Ce qui me fera vivre le drame algérien jusqu’à son terme.

C’est aux approches de la retraite, sans doute la perspective du vide de n’avoir plus de responsabilités, que ressurgirent dans ma tête les années noires de, mon passé. Ce passé, le mien. , celui de mes camarades, devint une .obsession qu’il me fallut l’écrire. Ainsi naquit en-1985 l’idée de ma fresque historique en forme de triptyque :

L’engrenage : La Résistance

D’un enfer à l’autre, : La Déportation.

Revivre après, : La Réinsertion, sujet qui nous rassemble ici aujourd’hui. ,

Depuis je me consacre à l’écriture, à mes responsabilités associatives, et à mon devoir de témoigner, quand cela est nécessaire c’est le cas aujourd’hui.

Je viens de relater assez facilement mon parcours et ma réinsertion disons sociale, il m’est plus difficile d’aborder ma réadaptation psychologique mais je répondrais volontiers aux questions qui me seraient posées..

André Bessière Résistant Déporté . ...

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